Quand le pinceau se fait meurtrier

Dans l’univers des galeries d’art bruxelloises, le mystère n’est pas qu’une figure de style ; c’est un « horizon indépassable ». Le nouveau roman de Philippe Bradfer, La fausse imposture, paru aux éditions Weyrich dans la collection « Plumes du Coq », nous entraine dans un univers où la frontière entre le vrai et le faux se dissout comme une image de René Magritte. Un récit autour d’une rencontre brutale entre le crime et la beauté, mêlant enquête policière et quête intellectuelle.

L’histoire s’ouvre sur une découverte électrisante : un portrait inédit de Liliane Blondeau, prétendument peint par Magritte, réapparait dans la galerie de Jean Darville. Pour authentifier ce « chef-d’œuvre oublié », le galeriste fait appel à une experte habitée par les écrits de Scutenaire et la méthode des « affinités ». En parallèle, la noirceur d’une enquête criminelle densifie le tableau narratif : la Cellule Athéna, unité d’élite de la police judiciaire spécialisée dans le trafic d’art, mène l’enquête sur le meurtre sauvage d’un jeune peintre dont l’atelier a été incendié pour effacer toute trace d’une vaste entreprise de falsification.

Philippe Bradfer met l’érudition au service du suspens, il déploie une esthétique hybride, joue du réalisme, des codes du roman noir, et dépeint avec une fluidité onirique. Son style est marqué par l’art de l’ekphrasis, les descriptions de tableaux tels que La femme cachéeLe retour de flamme ou L’assassin menacé se font sésames et irriguent le récit. L’ancrage documentaire balise l’imagination : on déambule dans Bruxelles, du parc Tenbosch à l’avenue Louise, jusqu’au « silence feutré » des Archives et Musée de la Littérature où se cachent les secrets de la correspondance de Magritte. L’auteur infuse à sa fiction un « souci de vraisemblance » qui rend l’imposture d’autant plus troublante.

Dans une construction polyphonique, qui convoque la rétrospective, donne voix à de nombreux personnages à travers des auditions et des narrations enchâssées, les actants principaux s’éloignent des clichés archétypaux pour s’imposer, pétris de doutes, avec profondeur dans la trame narrative. Le commissaire Villance, policier sensible, est hanté par le destin tragique de Vernay, ce « peintre fantôme » sacrifié sur l’autel de la cupidité. Emma, quant à elle, incarne la passion intellectuelle, capable de déceler une imposture au détour d’un poème de Baudelaire ou d’une lettre oubliée. Enfin, l’ombre du faussaire de génie plane sur tout le livre et nous interroge sur la frontière ténue entre le talent pur et l’imposture.

La fausse imposture, une immersion fascinante dans le Bruxelles de l’art et du surréalisme, une enquête réflexive qui réussit à « transmuer le faux en vrai ».

Sarah Bearelle

Source : https://le-carnet-et-les-instants.net/

Philippe BRADFERLa fausse imposture, Weyrich, coll. « Plumes du coq »

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