Le premier roman de Gabrielle Borile
Avec son premier roman, La fille de Nino, Gabrielle Borile nous offre une histoire sensible sur l’immigration italienne, la rupture avec son milieu d’origine et le conflit de loyauté qui peut nous animer quand nous prenons l’ascenseur social. Un roman riche en nuances.
Gabrielle Borile, prononcé à la française, votre nom ne laisse pas deviner vos origines italiennes. Mais la première question qui vient à l’esprit de vos lecteurs et lectrices, c’est bien entendu celle de l’autobiographie.
Angela est une jeune femme qui est « montée à la capitale ». Sa mère est morte quand elle était adolescente, et alors qu’elle-même se cherche, entre des études de droit, une vocation journalistique et surtout une kyrielle de jobs alimentaires, la voilà rappelée au chevet de son père, ouvrier métallurgiste tombé dans le coma à la suite d’un accident de travail.
Qu’avez-vous mis de vous-même dans ce beau personnage ?
GB : Le personnage d’Angela, c’est en effet un peu moi à vingt-six ans, avec mes hésitations et mes doutes. J’ai aussi quitté Charleroi pour Bruxelles, j’ai aussi fait des études de journalisme et accumulé les petits jobs pour payer mes études. Et il est exact aussi que mon père est arrivé en Belgique pour travailler dans les mines et qu’il s’est retrouvé dans le coma en faisant une chute dans son usine…
Mais c’est avant tout un roman, où l’imagination et l’invention ont une place importante.
Vous êtes connue comme scénariste de bandes dessinées. On vous doit par exemple la célébrissime série Victor Sackville[1]. Vous avez aussi travaillé pour le cinéma et la télévision – vous mettez d’ailleurs la dernière main à un épisode de Meurtres à Bouillon. Vous dites parfois avec une gourmandise non feinte, qu’avec le roman, vous entrez dans votre troisième vie. Comment passe-t-on d’un format à l’autre ?
J’ai appris à écrire des histoires à vingt ans en regardant des films d’Hitchcock au Musée du cinéma. En ce temps-là, je n’avais ni télé ni magnétoscope et je rentrais chez moi en quatrième vitesse pour mettre par écrit ce que j’avais vu sur l’écran. Chaque scène, chaque dialogue se retrouvaient sur le papier. Je cherchais à voir comment c’était construit, agencé, pourquoi tel moment était bouleversant, comment les auteurs avaient réussi à créer un tel suspens.
J’ai fait la même chose avec des romans. C’était une gageure pourtant de résumer un policier d’Agatha Christie, mais c’était mon côté bon élève : je soulignais des phrases, je prenais des notes en lisant.
J’avais un ami, François Rivière, qui commençait à écrire des projets pour la bande dessinée. Et je lui ai proposé d’écrire avec moi un projet de BD d’espionnage qui se passait pendant la guerre 14-18. Nous avons écrit plus de vingt albums de cette série.
Mais c’est à Yves Lavandier, le pape du scénario, que je dois d’avoir commencé à écrire pour la télévision. Il y a trente ans, il est venu animer un atelier d’écriture de séries à la RTBF. Ce stage de quinze jours a changé ma vie. Car tout de suite après, Benoît Lamy, le réalisateur de Home Sweet Home, est venu me chercher pour écrire son film Combat de fauves. En même temps, la RTBF m’a demandé d’écrire des feuilletons. L’année suivante, je suis allée en France pour vendre d’autres projets et j’ai beaucoup travaillé pour France 2 et France 3.
Journalisme, scenarios, romans… d’où vient cette passion d’écriture ?
Le journalisme n’a intéressée parce que je pouvais découvrir des univers, des mondes que je ne connaissais pas. Un éthologue ou un magicien, une psychologue ou un détective, toutes ces rencontres étaient l’occasion pour moi de m’inventer des histoires. Est venu un moment où je n’ai plus arrêté de mettre des projets sur papier. Je frôlais l’obsession, le délire je crois, à certains moments.
Mais que ce soit en bandes dessinées ou en cinéma et télévision, un scénariste est obligé de trouver plusieurs partenaires : dessinateur, réalisateur, producteur, diffuseur… Le métier de scénariste a été un vrai bonheur, mais cette quête du partenariat était épuisante.
C’est ainsi que j’en suis venue à franchir le pas : le roman.
Je rêvais d’écrire un roman depuis que j’ai vingt ans.
Mais, comme Angela dans La fille de Nino, je ne me sentais pas à la hauteur. Être scénariste m’arrangeait bien, je pense. C’est pratique quand on veut se cacher. C’est un métier de l’ombre.
Le roman, c’est tout un monde que j’explore avec bonheur.
Parce que j’ai pratiqué l’écriture de scénario pendant trente ans, que je maîtrise les coups de théâtre et le suspens, je peux construire une tension dramatique les yeux fermés. Mais ce que je savoure dans la littérature, c’est le plaisir de fouiller des personnages, de créer des univers, de creuser une intrigue et les relations entre les personnages ! D’être la maîtresse du jeu.
Revenons à Angela. Il serait étroit de penser que La Fille de Nino n’est qu’un roman (de plus) sur l’immigration italienne. Angela revient à Charleroi à un carrefour de sa vie. Elle se cherche professionnellement. Elle sort d’une histoire de couple à laquelle on pourrait coller l’étiquette d’« emprise ». Comment en tant qu’autrice avez-vous lié ces questions à celle de la loyauté familiale ?
Angela traverse une période de sa vie assez compliquée. C’est une petite provinciale montée à la capitale, isolée socialement. À Bruxelles, elle croise des jeunes intellos, des fils de bourgeois et elle ne se sent pas trop à la hauteur : elle a un peu honte de ses origines, de sa famille ouvrière. Elle ne réussit pas à s’intégrer. En couple avec un homme plus âgé, elle va s’enliser d’autant plus dans la dépression.
Mais le vrai problème d’Angela, c’est peut-être aussi d’avoir grandi sous la coupe d’une mère très autoritaire. Comme tous les Italiens de l’époque, la mère d’Angela désirait s’intégrer à tout prix et elle a imposé à sa fille une éducation trop stricte. Être respectable. Devenir la meilleure en toutes choses. Enfant, Angela est devenue un petit singe savant, un « cerveau sur pattes » comme elle le dit à plusieurs reprises, une enfant sage et obéissante, première de classe, probablement coupée de ses émotions et de son ressenti. On découvre ses cauchemars, son isolement et sa solitude.
Lorsque sa mère décède, Angela a seize ans et on a l’impression, paradoxalement, qu’elle s’ouvre enfin au souffle de la vie, à la liberté.
Mais, pas de chance, elle croise la route d’un homme manipulateur et tombe sous sa coupe. Elle se retrouve enchaînée dans une relation d’emprise marquée par l’isolement et la dépression. Comment l’expliquer ? En veillant son père, elle se penche sur son enfance et découvre une parenté évidente entre ce couple déprimant et la relation fusionnelle entretenue avec sa mère jusqu’à sa mort.
Le roman aurait pu s’appeler La fille de sa mère… J’ai choisi de l’appeler La fille de Nino parce que le père est porteur de joie et qu’Angela se sauvera peut-être grâce à lui. À son chevet, alors qu’il est dans le coma, elle plonge dans les souvenirs et cette parenthèse va lui ouvrir les yeux.
Mais comprendre ce qu’on a vécu suffit-il à se libérer d’une dépendance néfaste ? Angela réussira-t-elle à s’affirmer et à trouver sa voie ?
Quel est ce bilan de ce passage au roman ? Allez-vous en rester là et considérer cette expérience juste comme une joyeuse incursion en littérature, ou la plongée dans le roman vous a-t-elle donné accès à quelque chose que vous ne soupçonniez pas et que vous avez envie de continuer à explorer ?
C’est une nouvelle vie qui a commencé pour moi il y a trois ans avec l’écriture de La fille de Nino.
Je viens de terminer mon troisième roman ! J’écris tous les matins avec une grande régularité. Je ne pourrais plus m’en passer.
Le deuxième roman est un thriller psychologique, Droit dans le mur, où je mets en scène une jeune femme venue se venger de la mort de sa mère et où j’explore les ravages du secret de famille. Le troisième est aussi un polar, cette fois avec un policier récurrent, il devrait être le premier d’une longue série.
Propos recueillis par Dominique Costermans.
Photo de V. Pipers
[1] Victor Sackville est une série de bande dessinée franco-belge, créée Gabrielle Borile et François Rivière. Elle fut éditée de janvier 1986 à novembre 2010 par Le Lombard.


