Le mensonge, c’est un cancer !

Après son roman Outre-mère, Dominique Costermans publie Un conteur hors père, elle poursuit son questionnement sur la transmission. Baudouin Delaite l’a rencontrée pour vous.

Baudouin Delaite : – Dominique Costermans, vous vous êtes d’abord fait connaître essentiellement comme nouvelliste. Une discipline exigeante où votre talent fait aujourd’hui l’unanimité. Vous ne laissez pas de côté pour autant le roman, un registre différent mais aussi difficile. Dans la collection Plumes du Coq, après le recueil de nouvelles “Les Petits plats dans les grands”, vous avez édité deux romans, Outre-Mère et, maintenant, Un conteur hors père. D’où vous vient cette passion pour l’écriture ? 


De loin ! Et bien sûr, ce fut d’abord une passion pour la lecture et les histoires. Peut-être parce qu’enfant, j’étais assez solitaire et que la forme d’évasion la plus abordable était celle que m’offraient les livres… Adolescente, j’ai pensé que de toutes les formes d’expression – artistiques, mais aussi militantes –  qui m’étaient accessibles, l’écriture semblait celle qui m’aliènerait le moins au désir des autres. Réaliser un film implique une incarnation par des comédien·nes, la photo nécessitait un matériel couteux… Écrire me semblait possible, immédiatement et sans intermédiaire. Et ça l’est. Bien sûr, adolescente, j’ai écrit des poèmes, des récits, des journaux intimes et des milliers de lettres. Quand la question du choix d’un métier s’est posée, la réponse allait de soi : un métier de l’écrit.

Après vingt ans de pratique journalistique et communicationnelle, le désir d’écrire de façon plus personnelle et littéraire s’est imposé. Je me suis alors dit que j’étais comme une ébéniste, en pleine maîtrise de sa technique et en possession de tous les outils nécessaires, qu’il était temps de franchir le pas pour devenir sculptrice.

Passe-t-on facilement de la nouvelle au roman ? Les deux formes d’expression ont des contraintes bien spécifiques… 

Non ! Je dis souvent que passer de la nouvelle au roman, c’est comme demander à un pilote d’avion de chasse de prendre les commandes d’un gros porteur de l’armée belge. Ce sont les circonstances de la vie qui ont fait que l’écriture a frayé son chemin dans les rares interstices de liberté de ma vie d’écrivaine débutante sous la forme de la nouvelle et du texte court. Il n’y avait guère de place pour un roman, les recherches documentaires qu’il appelle, son écriture qui peut courir sur des années et surtout pour la charge mentale, obsessionnelle, qu’impose ce genre. Le format de la nouvelle, exigeant, rigoureux dans sa mécanique, où la poésie affleure, mais qui est par nature dans la fulgurance, m’a parfaitement convenu pendant des années. J’en ai publié plus de cent jusqu’à ce que la vie m’offre un peu de temps long pour aborder le roman.

Dans vos trois livres publiés dans Plumes du Coq, une chose est frappante. C’est l’importance -parfois le poids- de la transmission. Dans le cas de votre recueil de nouvelles, il s’agit de choses plus légères : des recettes de famille qui sont comme autant de mobiles pour lier les générations, les amitiés, les amours, les relations… Ce passage de main à main, on pourrait dire de cœur à cœur, semble avoir une valeur essentielle à vos yeux.

Absolument. « Garder », c’est le fil rouge de la plupart de mes nouvelles qui capturent l’instant, l’éphémère, le volatile. La transmission, heureuse ou contrariée, est au cœur de ces trois derniers titres. Dans Outre-Mère, c’est le tabou et la transmission contrariée qui sont sont questionnés ; dans Un Conteur hors-père, c’est la transmission biaisée : le mensonge, la mythomanie, les références qui s’avèrent fausses et sur lesquels les enfants se construisent. Quant aux Petits plats, il s’agit d’une fantaisie gourmande d’inspiration autobiographique, dont l’écriture répondait clairement à cette demande de transmission de ma fille cadette. Et où moi-même je m’inscrivais dans la transmission d’un héritage paternel, puisque c’est mon père qui m’a appris à cuisiner, mais aussi dans celle de l’écriture -– avec beaucoup de prétention ! – sous l’égide de Marguerite Duras, Marie Delcourt et Claire Lejeune, trois « écrivaines-mères » et transmettrices de recettes.

Dans votre roman Outre-Mère, il est question de la relation de Lucie à sa mère, Hélène. La figure de la mère étant celle autour de qui se cristallise souvent la transmission. Bien sûr celle de la vie, souvent celle des ressentis, mais aussi celle d’une certaine ‘culture’ de famille. En l’occurrence, à travers ce que Hélène tait ou travestit et qui motive une quête de vérité par Lucie. Découverte de silences, de mensonges, même ceux par omission volontaire, qui ne font que décupler le poids de ce qui est escamoté ou transformé. C’est aussi une toute autre relation à la mère qui s’installe. La confiance, l’amour, le crédit… beaucoup se trouve bousculé.

Il faut alors se reconstruire. Ou rassembler dans un “ordre viable” ce qui s’est retrouvé éparpillé par l’éclat de la vérité. Quelle issue de secours pour en sortir debout ?

Je ne pense pas que cette transmission « familiale » soit spécifiquement le fait des mères. Mais en l’occurrence, ce que reproche la narratrice à la sienne, c’est en effet de n’avoir jamais raconté son enfance, ses anecdotes, ses histoires, ses lieux, les personnages qui la peuplaient… et ce faisant, de la priver du récit des origines, de ses racines et donc d’une partie de son identité. Au-delà du silence, Lucie en découvre la raison tragique qui explique le mutisme d’Hélène : son père, juif, qui a travaillé pour la Gestapo.

C’est indicible et pourtant, ce sont des mots que la lumière viendra. Dire les choses, les écrire, en faire un récit, une narration (ce que fait Lucie) permettra de mettre peu à peu ce tragique à distance, de ne plus en être le sujet aliéné, de lui donner un sens.

Avec Un conteur hors père, on ne peut s’empêcher de voir des effets similaires provoqués par le versant antagoniste : le père.  Similaires parce que non identiques ; la relation mère-fille n’est pas la relation père-fille. Les enjeux sont-ils différents ? Le “transgénérationnel”, selon que l’on se trouve face au père ou face à la mère, opère-t-il de manière différente ? 

Je ne crois pas. La mère est dans le silence, le père dans l’esbrouffe et le mensonge. Ce sont des stratégies de survie qui peuvent paraître genrées mais elles ne sont pas nécessairement. Les rôles pourraient être parfaitement inversés. Je pense au livre de Jean-François Fuegg, Ni Dieu, ni halušky, où c’est la mère qui est mythomane. Il y d’ailleurs dans Un Conteur deux enfants qui admirent leur père au point de vouloir lui ressembler, et si leurs stratégies respectives leur ouvrent un destin opposé, leurs rôles auraient pu être interchangés.

A mes yeux, la transmission – mot que je préfère à « transgénérationnel », concept dont je me méfie de l’impensé biologique – n’est pas genrée a priori. Elle s’opère par des canaux et s’inscrit dans des rôles culturellement construits.


Il y a quelque chose de dévastateur dans les secrets de famille, car on n’échappe pas au poids de ce qui est tu. Et donc, l’émergence de la vérité se fait impérieuse, mais à son tour dévastatrice. Un passage obligé pour un équilibre, ou épanouissement personnel ? Il y a comme une mécanique inéluctable ? Est-ce cela la résilience ? 

Ces deux romans essaient de démontrer que mentir/faire advenir la vérité ne relève pas du tout du même désastre, justement. Le mensonge, c’est un cancer ; la quête de la vérité, c’est sa chimiothérapie, si je peux me permettre cette métaphore facile. La quête de la vérité s’avère dévastatrice à un certain niveau, mais me semble profondément salutaire. « Faire avec », c’est à dire faire l’autruche, ne rien faire, rester dans le déni, c’est prendre le risque du pire, de la dissonance chronique jusqu’au retour du refoulé. C’est ce qui arrive à  Bruno, le frère de la narratrice d’Un conteur hors père, qui s’enfonce dans les mensonges à la suite de leur père, jusqu’à ce que le prix à payer soit bien plus dévastateur que la confrontation avec la vérité.

L’initiative de la quête de la vérité n’est en rien inéluctable à mes yeux, et plutôt que de parler de
l’émergence d’une impérieuse nécessité, formule qui supposerait que Lucie n’agisse que mue par un jeu de forces dont elle n’est pas responsable, je préfère la thèse selon laquelle la recherche de la vérité est chez elle la conséquence d’un choix conscient, et même d’un choix qui demande beaucoup de courage.

Mais quand je parle à son sujet de courage, c’est du courage d’ouvrir la quête de la vérité et la déconstruction progressive du mensonge qu’il s’agit. Lucie n’est jamais dans la confrontation, dans l’accusation directe, ou le jugement du mythomane, du vantard, de la menteuse, de ceux et celles qui imposent le silence et le tabou – tous les anciens enfants qui ont appris à repérer ces zones obscures dont la conversation ne doit pas approcher, comme si un néon « danger » les signalait avec la plus grande évidence, savent de quoi je parle. Elle comprend au fil de son enquête, de ses lectures (comme celle de
L’Adversaire, d’Emmanuel Carrère), et avec l’exemple de Bruno, que les menteurs sont des gens qui ont opté pour une stratégie de survie, sans doute celle qui leur semblait la plus « économique »… au départ. Et finissent par s’en retrouver prisonnier·ères et… victimes. Dans Outre-Mère, c’est parce que Lucie se coltine courageusement avec la véritable histoire de Charles (notamment dans ce huis clos aux archives militaires, où une petite plaque dans l’ascenseur, de la marque Schindler, lui rappelle cruellement que ses aïeux furent bourreau et victimes et qu’elle ne pourra plus continuer à s’affilier à l’histoire des uns en occultant celle de l’autre) et d’Hélène Morgenstern qu’elle peut comprendre sa mère. Et c’est l’empathie de Lucie envers le silence d’Hélène comme stratégie de survie, qui permet à la mère comme à la fille d’entrer dans une nouvelle dynamique relationnelle, plus apaisée. Dans Un conteur hors-père, ce n’est pas possible. Le risque d’effondrement est trop grand pour les proches de Georges. Lucie fera le choix de les protéger de ses révélations. Mais il n’empêche que son travail d’é-lucie-dation aura permis non seulement à son couple mais à toute une famille, très élargie, d’aller mieux – c’est-à-dire de se faire une place dans un nouveau récit familial auquel ils deviennent libres de donner du sens. Comme ces deux vieux frères qui ignoraient jusqu’alors l’existence l’un de l’autre et dont les vies parallèles finissent par se rejoindre… au terminus d’une ligne de tram.

Dans Un conteur hors père, la narratrice est écrivaine. Peut-on y voir une sorte de mise en abime ? Écrire, c’est parfois explorer et exploiter les ambivalences entre réalité et fiction. On ne peut s’empêcher de se demander où est, dans l’esprit de la narratrice, la part de vérité et la part fantasmée de son enquête. Tout en sachant que, comme lecteur, on déambule dans… un roman.   

Bien sûr, il y a dans ce roman la mise en abime d’un questionnement personnel sur la narration et le rapport au réel. L’être humain est un être de langage, un parlêtre disait Lacan, et tout le réel, filtré par le langage, devient récit, narration et donc… construction. Est-ce que tout est mensonge pour autant ? Trahison du réel ? La vérité existe-t-elle en soi ou sa quête doit-elle sans cesse se frayer un chemin à travers les points de vue, les contextes et les biais, au tamis de l’esprit critique ou… de la confiance ? Lucie en joue, puisque sa « résilience » à elle passe par l’autorisation de la fiction… et du mensonge.

Et voilà que le questionneur, qui est lui-même un lecteur pris dans les filets de la fiction, se demande où est la vérité et où est le fantasme dans l’esprit de la
narratrice. Mais déjà, ne confond-il pas la narratrice et l’autrice ? Son trouble illustrerait-il le premier effet de cette mise en abyme ?

Propos recueillis par Baudouin Delaite

« Un conteur hors-père » de Dominique Costermansest disponible en librairie et sur notre e-shop :

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