Une forêt, une chapelle, un deuil qui libère
Un archéologue se retire dans un hôtel, au bord d’une forêt, pour achever un roman et reprendre pied après un deuil ancien. Il écrit pour ne pas sombrer. Fébrilement, il consigne pensées, rêves et visions dans un journal de fouille où l’acte d’écrire devient aussi impérieux que vital.
Très vite, son séjour bascule…
Dans Les lueurs du rêve, votre personnage, l’archéologue Pierre Soltare, fouille littéralement la terre pour tenter de retrouver ce qui est enfoui en lui. Pourquoi l’archéologie vous est-elle apparue comme la métaphore idéale du travail du deuil et de la mémoire ?
LT. Pierre entreprend une fouille dans les ruines d’une chapelle. Il cherche des vestiges, mais ce qu’il découvre dans la terre réveille les souvenirs, les blessures, les rêves, les hallucinations, un amour disparu… La fouille extérieure devient peu à peu une fouille intérieure.
C’est ce qui m’intéressait : l’archéologie comme métaphore de l’introspection. Nous avançons parmi les vestiges de notre enfance, les traces laissées par ceux que nous avons aimés, nos rêves, nos regrets. J’écris dans le roman : « Chacun doit fouiller sa boue intime, tamiser ses pépites et forger son lingot ». C’est là que l’archéologie rejoint l’alchimie : que faisons-nous de la matière qui nous a été donnée ? Que faisons-nous du plomb de nos vies ?
Peut-on vraiment se libérer de son passé ?
LT. Je ne sais pas s’il faut s’en libérer. Car comment faire ? Peut-être faut-il plutôt apprendre à l’habiter autrement. Nous ne pouvons pas changer ce qui a eu lieu. En revanche, nous pouvons changer le regard que nous portons sur le passé, parce qu’entre-temps nous avons changé.
Pourtant, nous restons parfois fidèles à d’anciens verdicts. Dans le roman, j’écris : « Le chemin consiste à convertir son tribunal intérieur en maison d’accueil.» Il ne s’agit donc pas d’effacer le passé, mais de le relire, de réinterroger certaines interprétations. Ne pas laisser le passé écrire seul la suite de notre histoire.
Le roman entretient constamment le doute entre ce qui est vécu, rêvé, imaginé ou remémoré. Aviez-vous envie, en écrivant, de déstabiliser le lecteur et de lui faire perdre ses propres repères entre rêve et réalité ?
LT. Le rêve n’est pas pour moi une fuite hors du réel. Freud nous a appris qu’il pouvait nous ramener vers ce que nous avions enfoui. Jung ouvre une autre perspective : le rêve peut aussi nous mettre en présence de ce qui cherche à devenir en nous.
Pierre se demande : « Les rêves nous appartiennent-ils vraiment ? Ou est-ce que ce sont eux qui nous cherchent… afin que ce qui doit être réalisé trouve le bon exécutant ? »
Nous demandons souvent : « Que signifie mon rêve ? » Mais peut-être faudrait-il plutôt se demander : « Qu’est-ce que ce rêve me demande ? »
La chapelle en ruine occupe une place centrale dans le récit : elle devient presque un personnage à part entière. Qu’est-ce que ce lieu représente pour vous, et pourquoi avoir choisi précisément un espace religieux pour faire vivre cette confrontation avec les morts et avec soi-même ?
LT. Parce que ces édifices portent physiquement les traces du passé. Mais surtout parce que, lorsque l’on pénètre dans certains de ces lieux, croyant ou non, quelque chose se passe. Nous croyons entrer dans un bâtiment et nous découvrons que c’est en nous que nous entrons.
La nef, c’est nous. Dans ces espaces voûtés, la verticalité nous oblige à lever les yeux. On y pressent ensemble la vie et la mort, la présence et l’absence. L’ombre se mêle à la lueur des bougies, le silence du lieu se confronte à notre propre tumulte intérieur.
La forêt est presque l’autre versant de la chapelle. La chapelle enferme, concentre, oblige à descendre en soi ; la forêt égare, ouvre, efface les chemins. On y perd ses repères. Depuis les contes et les mythes, entrer dans la forêt, c’est quitter le monde connu. On ne sait pas très bien ce que l’on va y rencontrer. C’est un lieu de peur et d’ombre, mais aussi de métamorphose.
Il faut parfois accepter de se perdre pour découvrir un chemin que l’on ne connaissait pas.
Pierre est hanté par la mort d’Amélia et semble incapable de consentir à son absence. Votre roman pose alors une question très forte : comment rester fidèle aux morts sans cesser de vivre ? Est-ce, au fond, la question qui était au cœur du livre dès son origine ?
LT. Amélia est le grand amour d’adolescence de Pierre. Elle surgit au cœur de la fouille. Est-elle réellement là ? Est-elle un souvenir ? Un rêve ? Une création de son désir, de son écriture… du romancier ?
À la question que Pierre lui pose : « Rêves-tu encore ? » Elle répond : « Je ne rêve plus, je suis le rêve. » La question n’est peut-être pas de savoir si Amélia est réelle, mais si ce qu’elle provoque en Pierre est réel. C’est là toute la puissance de l’imaginaire : une fiction peut-elle nous révéler quelque chose de vrai ?
Vous écrivez que le rêve, l’amour et l’écriture peuvent permettre non seulement de survivre, mais de « consentir à vivre ». Après avoir accompagné Pierre dans cette traversée, qu’aimeriez-vous que le lecteur emporte avec lui en refermant le livre ?
LT. Peut-être cette idée : nous ne sommes pas condamnés à rester prisonniers de l’histoire que nous nous racontons sur nous-mêmes. Nous ne pouvons pas changer notre passé, mais nous pouvons changer la place qu’il occupe en nous. L’écriture, le rêve, l’imaginaire, l’art et l’amour peuvent nous aider à le regarder depuis l’endroit où nous sommes aujourd’hui. Pierre creuse la terre à la recherche du passé. Mais ce qu’il finit par mettre au jour, c’est une possibilité d’avenir.
C’est probablement ce que j’aimerais laisser au lecteur : une lueur. Une lueur ne supprime pas la nuit. Mais elle permet d’y voir un chemin.

