¡Movida ! raconte aussi le début des luttes LGBT

Alain Dantinne nous fait la confidence des coulisses d’un roman magnifique : son écriture, ℎ𝑎𝑏𝑖𝑡𝑒́𝑒 𝑑𝑒 𝑡𝑜𝑢𝑠 𝑙𝑒𝑠 𝑡𝑒𝑥𝑡𝑒𝑠 𝑞𝑢𝑖 𝑙𝑎 𝑝𝑟𝑒́𝑐𝑒̀𝑑𝑒𝑛𝑡, l’art – son livre est 𝑡𝑜𝑢𝑡 𝑙𝑒 𝑐𝑜𝑛𝑡𝑟𝑎𝑖𝑟𝑒 𝑑’𝑢𝑛𝑒 𝑑𝑒́𝑣𝑜𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑎𝑢𝑥 𝑐𝑎𝑛𝑜𝑛𝑠 𝑑𝑒 𝑙𝑎 𝑝𝑒𝑖𝑛𝑡𝑢𝑟𝑒 – et les combats intimes et politiques de toute une société libérée de la férule de Franco.

¡Movida ! est le parcours initiatique d’un jeune homme qu’accompagnent le désir et la découverte de l’homosexualité. C’est aussi un livre sur la naissance de la fierté LGBT, à une époque où l’homosexualité était encore considérée comme une maladie mentale par l’OMS.

Pourquoi avoir choisi l’Espagne d’avril 1977 comme décor et comme moment fondateur de votre roman ?

Alain Dantinne : Dès l’adolescence, j’ai été sensible à ce pays, d’abord par les textes d’Aragon, de Léo ferré, d’Achille Chavée (qui est part en 36-37 se battre dans les Brigades internationales), de quelques autres opposants à la dictature. J’ai lu quelques poètes, les plus connus (Lorca, Miguel Hernandez) avant de traverser une première fois (en 1970) la péninsule du nord au sud et de l’ouest (Portugal) à l’est en auto-stop, j’avais dix-huit ans, j’ai eu l’occasion de loger chez l’habitant ou en auberge de jeunesse. J’y suis retourné quelques fois avant d’aller suivre les cours d’été à l’université de Salamanque juste après la dictature. De nombreux contacts sur place m’ont sensibilisé à la situation politique extrêmement explosive. J’ai senti combien le pays brimé sous la férule liberticide de Franco a pu s’affranchir des règles morales imposées par le pouvoir et l’Église espagnole, complice du régime dictatorial. Avril 77 est également le mois où les « folles de la place de mai » se sont mises à marcher devant le palais présidentiel à Buenos Aires. Ces mouvements s’imprimaient dans ma jeune conscience politique en éveil depuis 68.

Jean-Marie traverse une Espagne qui se libère au moment même où il cherche à conquérir sa propre liberté. Quel lien avez-vous voulu établir entre l’émancipation politique du pays et son éveil intime ?

A. D. : J’ai voulu établir une analogie entre la libération d’un peuple et celle d’un individu singulier, peu sûr de lui, en recherche et qui se détache de son éducation religieuse et bourgeoise, rompt avec sa classe et découvre sa différence, son homosexualité à un moment où elle était encore considérée comme une maladie mentale (par l’OMS, entre autres) et discriminée par les lois tant en Belgique qu’en France et partout sur le continent européen. 

L’art, notamment Goya et Bosch, occupe une place importante dans le parcours du personnage. Que représente pour vous cette rencontre avec les chefs-d’œuvre du Prado ?

A. D. Ce sont des peintres de la rupture ! Rupture esthétique, vu l’audace d’un Bosch dans sa composition qui met en scène, dans son Jardin des Délices, les comportements sexuels estimés déviants à l’époque. Ils ont tous deux eu des ennuis avec le pouvoir politique de leur époque. Goya a même dû se réfugier à Bordeaux où il est mort. La toile de Bosch n’était pas montrée au public, gardée au Palais de Nassau à Bruxelles avant d’être transférée à l’Escorial (1567) où elle reste cachée pendant trois siècles. Mais un autre peintre, réapparaît au moment de la Movida, il s’agit de Sorolla (1863-1926), le maître de la lumière comme le qualifiera Monet. Mon livre est tout le contraire d’une dévotion aux canons de la peinture et témoigne d’une approche plus personnelle, sensuelle, émotive de certaines œuvres.

Le désir et la découverte de l’homosexualité accompagnent le parcours initiatique de Jean-Marie. Était-il important pour vous d’aborder cette dimension avec toute sa part de sensualité, mais aussi de trouble et de liberté ?

A. D. Le parallèle entre le parcours d’un pays et celui du narrateur à un moment donné est évident. Jean-Marie est perdu devant ce qu’il ressent au plus profond de lui, cette attirance vers les garçons qu’il a essayé de combattre dans son adolescence pour s’intégrer dans sa famille, dans les milieux sportifs et étudiants, dans la société en général. Il opère sa révolution intime, se libère, écoute son propre désir…Son engagement deviendra sociétal, il ne veut plus se cacher malgré des perspectives professionnelles défavorables : il vient de décrocher un diplôme d’enseignant. Le livre raconte en quelque sorte le début des luttes LGBT en vue d’une reconnaissance.

Salamanca, Madrid et Barcelone semblent presque devenir des personnages du roman. Qu’avez-vous cherché dans ces trois villes, et comment ont-elles nourri votre écriture ?

A. D. : J’ai bien évidemment voulu écrire un triptyque ! Ce sont ces trois villes qui assurent l’unité (de lieu) de chacune des parties, mais il y a également un fil rouge qui les réunit : le train ! Le narrateur aime voyager,  il se passe donc des évènements entre les villes ! J’ai voulu également parler des identités régionales, de l’irrédentisme basque ou catalan, je promène mon narrateur au travers du Pays Basque au début du récit, en Catalogne dans le final… Les trois villes représentent dans mon récit les couleurs de l’alchimie, Salamanca la blanche (et sage), le noir pour Madrid (scène dans une darkroom) et le rouge pour Barcelone, la ville rebelle par rapport au pouvoir central. C’est en rapport direct avec les trois panneaux du triptyque de Bosch.

Votre roman est à la fois un récit de voyage, d’initiation et de désir, mais aussi un livre très travaillé sur le plan de la langue. Quelle place accordez-vous au style et à la musique des mots dans votre manière de raconter une histoire ?

Un texte est habité de tous les textes qui le précèdent (lu par l’auteur ou non…). Il s’insère dans un tissu culturel. On écrit toujours en rapport à d’autres écrits. Aussi Jean-Marie part d’abord sur les pas de Mauriac et d’Un adolescents d’autrefois ! Mais au bout du périple, il achète une version originale du Voyage au bout de la nuit. Ce passage de Mauriac au Céline de Voyage caractérise assez bien son cheminement. C’est un roman historique, j’ai lu pas mal de livres traitant de l’Espagne à cette époque (de Malraux à Cercas, de Michel del Castillo à Juan Goytisolo) et j’ai procédé à tous les recoupements historiques nécessaires (notamment sur le rôle d’Adolfo Suarez et Santiago Castillo à cette époque). 

            Les rythmes ferroviaires scandent également certaines parties, spécialement aux deux bouts du récit : le récit démarre à l’aube et se termine au crépuscule, comme si l’histoire se déroulait en une seule journée !

            Ceci étant dit, le texte fut travaillé et retravaillé, il y eut près de… trente versions. Quand un passage me semblait plus lourd, je m’isolais pour me lire à voix haute ; pour « sentir » la musique du texte. 

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