L’art de mêler le vrai et le faux

David Demaude signe son premier polar : Entre ville haute et ville basse ou l’art de mêler le vrai et le faux. Le beau et le monstrueux. Attention, ça décoiffe !

Un flic qui se fait dégommer, lisez découper façon djihadiste, sur le seuil de son commissariat… ça donne de quoi sourciller. Ça interpelle, ça inquiète. Et puis, ça fait désordre. Alors, c’est toute la corporation qui entre en effervescence et se mobilise. Pour faire justice, laver son honneur et, passablement, identifier et neutraliser un éventuel corpuscule terroriste dans ses saintes velléités. Mais quand, à la suite de cette inconcevable abomination, ce sont des huiles de la police que l’on retrouve monstrueusement trucidées, c’est l’édifice entier qui vacille. Il y a urgence. D’autant plus que la signature de ces actes crapuleux ne laisse pas de doute et confirme la piste islamiste.

Sauf que… le diable est aussi dans les détails. Et ces détails vont raconter une tout autre histoire. Terrifiante.

L’entrée en matière de David Demaude – c’est son premier roman – nous plonge avec une redoutable précision dans les arcannes de la police carolorégienne. Avec ce qu’elle a de professionnel, de rodé, d’incisif. Et aussi avec ce qu’elle a d’humain. Humain, dans toutes ses acceptions. Même les plus déroutantes, voire les plus repoussantes.

David Demaude articule avec maîtrise les pistes et les fausses pistes. Les strates de l’âme humaine sont explorées sans ménagement, quel que soit le côté du récit – le bon ou le mauvais – où les protagonistes se trouvent. Là aussi, les repères fluctuent. On sent l’homme qui a de la truffe, du terrain, de l’expérience. Normal, il est lui-même officier de police. Mais qu’on ne s’y trompe pas. La fiction permet à l’auteur de donner une ampleur insoupçonnée à son thriller. Il ne s’agit en aucun cas d’un témoignage ou d’un roman documentaire.

Un premier roman donc. Dans un registre où l’on sent l’auteur chez lui. Ce qui renforce la crédibilité du récit. Un thriller fort, précis, inattendu et déconcertant dans les entournures, comme peut l’être tout ce qui illustre les dérives ou les résiliences dont l’humain est capable. Sans fard. Pour un premier opus, l’objectif est atteint. Bravo !

C’est aussi l’occasion de faire connaissance, par le biais de quelques questions, avec l’auteur à qui l’on souhaite la bienvenue dans la collection « Noir Corbeau » et que l’on encourage à poursuivre cette voie enthousiasmante !

  • David Demaude, qui êtes-vous ?
  • Je suis officier à la police judiciaire fédérale depuis plus de 20 ans. J’ai eu l’occasion d’y exercer plusieurs fonctions… Ce métier est l’occasion de découvrir ce que l’humain a parfois de plus… déroutant.
  • Comment est née chez vous l’envie d’écrire ?
  • D’abord l’envie de raconter des histoires. Sous forme de BD quand j’étais enfant, puis autour d’un feu aux scouts, aux enfants pour s’endormir… plus tard en écrivant des pièces dans une troupe de théâtre amateur…  De ce dernier mode d’écriture, je retire un attrait pour les dialogues que j’ai aimés développer dans le roman.
  • Le registre policier semble être une évidence, compte tenu de votre profession.
  • J’ai toujours adoré les polars. Mon frère aîné, fan de cinéma, m’a fait découvrir (en d’autres termes, c’est lui qui tenait la télécommande) de nombreux films policiers des années 70 et 80 (à l’époque pas toujours de mon âge), avec Delon (Trois hommes à abattre, Pour la peau d’un flic…), Belmondo (Peur sur la ville, Flic ou voyou, Le professionnel…), Eastwood (L’inspecteur Harry) et beaucoup d’autres…

Plus tard, j’ai beaucoup aimé les films d’Olivier Marchal, dont mon préféré « 36 quai des orfèvres ». Dans le roman, on peut retrouver certaines thématiques communes avec ce dernier film.  Reste à savoir si cet imaginaire m’a mené vers la police ou si l’appel vers cette profession m’a conditionné à apprécier ce type de fiction. Probablement un savant mélange des deux.

  • Comment vous est venue l’idée de cette enquête ?

Je voulais avant tout m’essayer à l’écriture d’un roman policier qui respectait les classiques du genre : de l’action, des révélations disséminées le long de la narration, un switch final… Ensuite, j’ai voulu ancrer l’histoire dans la réalité policière pour illustrer son aspect humain et la lourdeur administrative qui peut parfois ralentir un processus d’enquête. De temps à autre, il y a même une petite anecdote réelle. Enfin, j’ai voulu ancrer l’histoire dans le terroir wallon : il n’y a pas de raison que crash et explosion ne surviennent que dans les fictions américaines.

Au final, ce sera au lecteur de juger si cette triple ambition a été atteinte.  

  • Ne craignez-vous pas de jeter une sorte de discrédit sur la police ?

Ce n’est pas l’objectif recherché. J’adore mon job. A l’image de la criminologie, nous sommes au carrefour de plusieurs disciplines : le droit, la sociologie et la psychologie pour ne citer que les principales. La justice est rendue par des femmes et des hommes, c’est ce qui fait toute sa force et sa faiblesse. C’est une source inépuisable d’inspiration…

  • Comment a été accueilli votre roman dans la profession ?

Les hauts gradés en prennent plein la tronche… Il faut y lire une forme d’autodérision. Un collègue m’a dit qu’il ne m’avait pas trouvé trop dur avec l’institution mais qu’elle n’en sortait pas grandie. A mon sens, l’intérêt d’une histoire naît notamment de la confrontation entre les personnages et de la puissance que dégage le méchant. Ici, ils sont particulièrement crapuleux. Trop, d’après ma mère !

  • Quels sont vos maîtres influents, dans ce registre ?

Au cinéma j’ai cité Eastwood, Verneuil, Lautner et Marchal. Pour les romans, Grangé, Coben, Tilliez, Larsson, Lackberg… Et même s’il a perdu sa modernité, Simenon reste le patron.

  • Avez-vous d’autres enquêtes en gestation ?

Trouver des idées n’est pas une difficulté. Choisir la bonne un peu plus. Après, la rendre concrète, vivante, attractive nécessite du temps et du boulot. Le contexte d’un tome suivant se construit depuis plusieurs mois mais ne me satisfait pas actuellement.

Après tout, quand c’est trop facile, on s’emmerde non ?  

Baudouin Delaite

David DEMAUDEEntre ville haute et ville basse, Weyrich, coll. « Noir Corbeau »

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