Je voulais montrer jusqu’où on était capable d’aller par passion
Derrière le Prince, publié chez Weyrich en août 2026, met en scène Liz, une adolescente de dix-sept ans, un professeur de français passionné de littérature, une aide-soignante, des résidents de maison de repos et un mystérieux écrivain disparu. Le récit se déploie entre le Vieux Namur et l’Inde et fait une place importante aux livres, à l’imagination et aux vies ordinaires.
Liz, dix-sept ans, s’ennuie à Namur, rêve de fugue et découvre dans la littérature une possible échappatoire. Nicolas Marchal, pourquoi avoir choisi de faire d’une adolescente en quête de liberté le point de départ de ce roman ?
NM : Je donne cours de français en secondaire et je suis père moi-même de grands adolescents, dont une jeune fille de dix-sept ans, et je suis frappé au quotidien par la grande force d’âme de ces jeunes que les adultes enferment trop souvent dans des cases, trop roses ou trop sinistres. Les ados que je côtoie sont à l’image du monde, d’une grande diversité, mais ils partagent souvent cette même soif de liberté (hélas parfois déjà étouffée par les drames précoces de la vie), ce besoin d’écrire leur vie, cette peur d’être coincé. Liz est inspirée de mille jeunes que je connais, qui reprennent espoir quand ils réalisent que l’enfant n’est pas mort en eux, c’est-à-dire leur désir d’histoires.
Le livre semble être traversé par une conviction très forte : les livres peuvent nous aider à vivre autrement, voire à nous évader d’une existence qui nous enferme. Quel pouvoir accordez-vous personnellement à la littérature ?
NM : Je me souviens d’une belle conversation avec mon ami l’écrivain Paul Emond, et je reprendrai à peu près ses mots : la littérature nous permet de vivre mille vies. Lire, c’est expérimenter des existences, et peu à peu découvrir qui l’on est. C’est aussi nécessaire que le pain, l’amour ou le sommeil. C’est ce qui permet d’imaginer un autre demain quand aujourd’hui nous désespère.
Vous réunissez des personnages qui, à première vue, n’ont pas grand-chose en commun — une adolescente rebelle, un professeur de français, une aide-soignante, des pensionnaires d’une maison de repos… Qu’est-ce qui vous intéressait dans cette galerie de personnages « ordinaires » ?
NM : D’abord, ils me touchent. Ils sont toutes et tous un peu de moi. Et puis, surtout, ils me font rire, volontairement ou involontairement. Je n’inviterai jamais dans aucun livre un personnage qui ne me fasse pas rire.
Namur est bien plus qu’un décor dans Derrière le Prince. Vous faites notamment circuler vos personnages dans le Vieux Namur, tandis que l’histoire ouvre aussi une fenêtre vers l’Inde. Qu’est-ce que ces deux espaces vous permettaient de raconter, et pourquoi était-il important de faire voyager le lecteur entre ces deux mondes ?
NM : Avec l’Inde, je voulais montrer jusqu’où on était capable d’aller par passion, et à quel point une déception pouvait avoir les couleurs d’une belle histoire à raconter pour se faire bien voir par les autres. J’aime cet équilibre entre le fait que l’Inde fasse véritablement rêver, au premier degré, et qu’on ne puisse en revenir que bredouille. Le contraste avec Namur, l’envie d’aventure quand on se sent coincé dans un décor trop connu, me semblait un bon détonateur narratif. Peut-être qu’il y a dans Derrière le Prince un peu de l’idée qu’inventer une histoire est un voyage plus gratifiant que physiquement partir loin, je ne sais pas trop.
Le mystérieux écrivain Marcus Albert occupe une place particulière dans le récit : à travers lui, la littérature devient presque une porte vers une autre vie. Comment avez-vous imaginé cet écrivain et qu’est-ce qui vous attirait dans la figure de l’auteur « maudit » ?
NM : Marcus Albert offre à Philippe, le professeur de français, la possibilité de survivre devant ses élèves (il n’est pas un enseignant très heureux, contrairement à moi), mais aussi de faire rêver sa mère. Marcus Albert donne une direction à deux jeunes filles perdues. Marcus Albert est récupéré par l’une d’elle pour servir sa vengeance personnelle. Marcus Albert, personnage imaginaire, est le plus réel de tous. Je suis personnellement convaincu que certaines figures fictives œuvrent en nous avec plus de poids que bon nombre de nos contemporains physiquement présents, pour ne rien dire du Marcus Albert que nous rêvons parfois d’être.
Le roman est présenté comme une histoire « tendre, drôle et menée tambour battant », peuplée de personnages dont les rêves et l’imagination ouvrent des échappées au cœur d’un quotidien parfois burlesque. Est-ce votre manière de dire que nos vies ordinaires sont peut-être beaucoup plus romanesques que nous ne le croyons ?
NM : Oui, cela j’en suis intimement persuadé. Il suffit parfois de traverser la rue et d’entamer la conversation avec un voisin, d’entrer pour une fois dans ce bistro inconnu devant lequel nous passons tête baissée tous les matins, d’écouter attentivement un enfant raconter sa journée ou un vieillard ses premiers amours.
Monsieur Floyon, professeur de français récurrent dans vos romans, revient dans Derrière le Prince. Comme vous, il exerce le métier d’enseignant et entretient un rapport très fort à la littérature. Quelle part de vous-même se cache derrière ce personnage ? Et, au fil des romans, Monsieur Poyon est-il devenu une sorte de double littéraire, vous permettant de mettre en scène — avec humour ou décalage — votre propre expérience de professeur ?
NM : Comme je le disais plus haut, je suis un enseignant heureux, et j’assume mon idéalisme, ce qui n’est pas le cas de ce brave Philippe Floyon, qui est bien entendu plus intéressant comme personnage que moi. Et je l’aime beaucoup, parce que je le plains tout en m’amusant de ses côtés ridicules. J’espère que ce que je lui fais vivre l’aide un peu à avancer dans la vie. Dans la plupart de mes livres, il y a un Monsieur Floyon. Ce n’est jamais exactement le même, ils portent des prénoms différents, et c’est toujours un peu le même. Disons qu’ils sont cousins. Disons que je suis un peu leur cousin.

