Les monastères, ces lieux propices aux mystères


On rapporte que d’étranges activités scientifiques se déroulent dans une vaste propriété forestière. Personne n’y entre ni n’en sort, sauf cette femme couverte de coups qui surgit un soir au domicile de l’ex-commissaire Philippe Légaut. Dès qu’il la voit, Légaut sent qu’il va reprendre du service… Mais peut-il deviner dans quel enfer il s’engage ? Qui est ce « Gardien de l’Arbre » qui prétend le projeter jusqu’aux siècles obscurs de l’Histoire, dans une recherche ésotérique, à la poursuite d’êtres fantômes. Sa meilleure enquête, probablement. Son chant du cygne ?


Philippe Légaut est un ancien commissaire qui, malgré son âge, ne semble pas vraiment avoir accepté la retraite. Qu’est-ce qui vous intéressait chez ce personnage qui refuse de devenir spectateur de sa propre existence ? Et pourquoi était-il important pour vous de faire de lui un homme déjà marqué par toute une vie d’enquêteur ?


BG. L’ex-commissaire est si particulier! Homme plein de talents, intelligent, perspicace et… devenu inutile dans les fonctions qu’il occupait jusqu’alors. À quoi va-t-il pouvoir servir maintenant. Il veut demeurer actif, sur le pont des réussites. Et bien mal lui en a pris… Peut-être une manière inhabituelle d’amener le lecteur à réfléchir sur sa propre destinée, ses propres choix.

Tout commence avec l’irruption, chez Légaut, d’une femme couverte de coups, puis l’enquête conduit vers une mystérieuse propriété forestière où se déroulent d’étranges activités scientifiques. Comment construit-on le suspense lorsqu’on veut que le lecteur avance dans l’histoire sans jamais être certain de ce qui relève de la science, de la croyance ou de la manipulation ?

BG. On construit le suspense en suivant son stylo! Et ce qu’il trace de l’évolution des acteurs, à partir d’un synopsis précis mais large. Leur réaction, dans les rencontres qu’il vivent, et toutes les couleurs de leur caractère. Beaucoup de choses se précisent ensuite dans les nombreuses étapes de relectures, de corrections. Un allègement constant. Mes livres me prennent du temps à se réaliser, et c’est bien ainsi. Je passe plusieurs années pour enfanter chaque volume. L’important est qu’il soient parfaitement cohérents et ajustés à mes yeux, pour le plaisir du lecteur. Il faut aussi laisser à ce dernier de la place, surtout ne pas tout lui dire. A lui de travailler par l’imagination. À lui de déterminer s’il s’agit de science, de croyance ou d’autres choses. On ne saurait rester lecteur passif avec L’herbe du diable.

Votre formation d’historien et votre intérêt pour les ordres monastiques nourrissent-ils directement ce roman ? La quête ésotérique qui traverse L’Herbe du diable, et notamment cette idée de remonter vers des « siècles obscurs », vous permet-elle de faire dialoguer l’Histoire avec les inquiétudes très contemporaines autour de la science et du pouvoir ?

BG. J’ai surtout eu envie de sortir d’une intrigue purement horizontale du temps et de projeter le lecteur dans une recherche verticale assez vertigineuse. Pour cela, j’avais évidemment les meilleurs outils: ma formation d’historien et ma longue fréquentation de monastères, ces lieux en retrait du monde, baignés d’une atmosphère très particulière, déroutante pour ceux qui ne la connaissent pas et si propice aux mystères, aux non-dits, à la retenue policée. J’adore, et il faut vraiment que je le partage dans mes textes.

La forêt occupe une place très particulière dans le roman : elle semble être bien davantage qu’un simple décor. Qu’est-ce que cet espace vous permettait de créer sur le plan romanesque ? Et aviez-vous envie d’opposer la lenteur, le mystère et la permanence de la forêt au monde moderne et scientifique ?

BG. Dans tous mes romans, les lieux ont très souvent joué le rôle de déclencheurs du texte. Souvenirs de vacances, imprégnation de longues promenades, sensations liées à des lieux bien définis. C’est particulièrement le cas de L’herbe du diable, pour lequel le vaste domaine dans lequel il se déroule a particulièrement généré chez moi une impression de secret, de mise à part, de lieu interdit écartant les intrus. L’évidence d’une activité peu avouable qui s’y déroulerait m’apparaissait nettement et m’a de suite inspiré cette direction d’écriture. Par ailleurs, la forêt a toujours représenté l’endroit des secrets, des populations humaines et animales aux pouvoirs magiques, préservant jalousement leurs modes d’existence. Des lieux de paix, de silence, également, donc souvent d’inquiétude pour tous les “agités” de nos civilisations, surtout si on les parcours seul. Quelque chose de la quête initiatique également. Deux mondes qui cherchent à se préserver, pour des raisons très différentes et qui s’observent inconsciemment. La forêt représente le monde de la nature, de l’intemporalité, que, précisément, le délire humain cherche à obtenir artificiellement, quitte à le démolir.

BG. Les humains ont toujours été la priorité de mes livres. Ce sont des parcours de vie auquel je m’attache d’abord. En particulier dans celui-ci, où Légaut, voulant en toutes circonstances être le meilleur, le premier de classe, connaîtra l’échec le plus cuisant de sa vie d’enquêteur. Ce parcours me paraissait important, après les enquêtes racontées dans mes livres précédents, qui lui donnait un autre visage. Ici, je creuse, et l’homme apparaît nu. “chant du cygne”? Au lecteur de le dire.

Le titre L’Herbe du diable renvoie à une plante mystérieuse, mais semble aussi évoquer quelque chose de plus ancien, presque légendaire. Comment est né ce titre ? Et que représente, pour vous, cette « herbe » au cœur du roman ?

BG. L’herbe du diable n’est nommée ainsi que dans les tout derniers mots du livre. Selon les effets qu’elle produit, la réaction de ceux qui la consomment débouche sur l’extase ou la mort. L’humain cherche désespérément la maîtrise totale, la connaissance absolue, le dépassement de toute frontière. Voilà également pourquoi je parle de “Gardien de l’Arbre”, en référence au récit de l’interdit du divin de “tout savoir”. Mais ici, le “Gardien” s’instaure divin. Perversion complète. Premier texte de la Genèse; derniers mots de mon livre…  herbe édénique ou diabolique, c’est à voir..

Weyrich présente cette enquête comme celle qui pourrait être « la meilleure » de Légaut, mais peut-être aussi son « chant du cygne ». En écrivant cette histoire, vouliez-vous avant tout raconter une enquête policière, ou vous intéressait-il surtout de faire le portrait d’un homme confronté à ses dernières grandes questions — sur le temps, la mort, la connaissance et ce que nous sommes prêts à croire ?

BG. Les humains ont toujours été la priorité de mes livres. Ce sont des parcours de vie auquel je m’attache d’abord. En particulier dans celui-ci, où Légaut, voulant en toutes circonstances être le meilleur, le premier de classe, connaîtra l’échec le plus cuisant de sa vie d’enquêteur. Ce parcours me paraissait important, après les enquêtes racontées dans mes livres précédents, qui lui donnait un autre visage. Ici, je creuse, et l’homme apparaît nu. “chant du cygne”? Au lecteur de le dire.

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