Du rififi chez les vieux fourneaux

Le duo Dumont – Dupuis fait paraître une nouvelle enquête dans la collection Noir Corbeau, Repose en paix Rosalie. On y retrouve pour la cinquième fois le binôme d’enquêteurs Staquet – Ben Mimoun, qui va devoir démêler, dans une maison de repos, un salmigondis où dérobades en catimini, coups traitres, meurtres, fausses pistes et rebondissements tentent de piéger notre attention et notre bon sens. Une enquête pas si simple dans un milieu finalement… pas si tranquille !

Un cinquième opus donc. L’occasion de faire plus ample connaissance avec nos deux auteurs qui ont accepté de se prêter à ce petit « questions – réponses ».

Comment sont nés ces deux personnages ? Comment évoluent-ils, de roman en roman ?

AD. Une caractéristique de la collection Noir Corbeau, dans laquelle nous avons la chance d’être publiés, c’est de mettre en évidence des lieux situés en Wallonie ou à Bruxelles. Noir Corbeau se définit comme « une belge collection de polars » et à ce titre, elle défend l’idée que les histoires intéressantes ne se déroulent pas uniquement à Los Angeles ou Paris mais qu’elles peuvent aussi avoir lieu en Belgique. Nos romans sont donc à chaque fois implantés dans une ville ou une région de Wallonie qui devient un personnage à part entière et influence le contenu de l’intrigue : Louvain-la-Neuve pour le premier roman, Liège pour le second, intitulé Neige sur Liège etc. 

Ces lieux, nous allons d’abord les explorer à deux, Patrick et moi. À pied, l’un servant souvent de guide à l’autre. On prend des photos, on discute. Durant cette première étape de repérage, un  thème principal émerge, souvent fort en lien avec la ville et qui servira de toile de fond au roman, comme peuvent aussi surgir des scènes de l’intrigue. 

Par exemple Louvain-la-Neuve, ville estudiantine, nous l’avons envisagée d’une manière un peu particulière c’est-à-dire en été, quand elle est vidée de ses jeunes justement, mais le thème central, ce sont les sugar babies, ces étudiantes désargentées qui s’adonnent à une forme de prostitution pour arrondir leurs fins de mois difficiles. Liège, nous l’avons associée à la diversité culturelle, mais aussi au Centre fermé de Vottem et c’est le thème des sans-papiers qui est abordé dans le roman situé dans cette ville… 

Autre exemple : la visite de Huy, avec son téléphérique, nous a donné l’idée d’une bagarre dans la cabine, durant l’ascension vers le Fort.

Liège, Louvain-la-Neuve, l’Entre-Sambre et Meuse, un club de foot, une séniorerie… Comment choisissez-vous le lieu de vos intrigues ?

Les villes ont jusqu’à présent été sélectionnées en fonction de nos connaissances respectives : Patrick habite Louvain-la-Neuve et moi Liège, il a passé son enfance à Nismes près de Viroinval et moi à Huy… Nous envisageons à chaque fois des thèmes en lien avec la ville choisie, mais aussi avec certains problèmes de société. Nous n’avons pas la naïveté de croire qu’un roman a pour vocation d’y apporter des solutions, mais il pose un regard sur eux, les met en lumière : les séniories, par exemple, abordées dans Repose en paix Rosalie, ont été mises en difficulté durant le confinement et il nous a semblé intéressant de montrer la vie telle qu’elle s’y déroule aujourd’hui. Nous avons d’ailleurs eu recours à des sources précieuses, souvenirs personnels ou témoignages, pour crédibiliser notre récit, qui ne sombre pas dans le misérabilisme pour autant : nos personnages mènent l’enquête avec ténacité, c’est vrai, mais l’humour n’est jamais loin ! Nous sommes plus dans le Cosy crime que le thriller ou le roman noir !

Les deux font la paire.  Comment vous est venue l’idée d’écrire ensemble ?

AD. Patrick Dupuis appartient à l’équipe des Éditions Quadrature où j’ai déjà publié cinq recueils. C’est ainsi que nous avons fait connaissance. Il avait un début de roman en chantier depuis plusieurs années, un policier qui se déroulait à Louvain-la-Neuve, sa ville de cœur, et il m’a demandé si je serais intéressée de le terminer avec lui pour deux raisons. Il connaissait mon écriture et la sentait « compatible » avec la sienne d’une part ; d’autre part, il avait lu un roman policier que j’avais déjà publié aux Éditions Luc Pire, dans la collection Kill and Read, Le gardien d’Ansembourg.  

Écrire à deux : une évidence, un pari, un risque ?


AD. Une évidence, sûrement pas, mais un plaisir stimulant oui, on s’amuse énormément et les outils modernes nous aident beaucoup, comme les documents partagés sur le Net. On se demande comment ont fonctionné Boileau-Narcejac ou Erckmann-Chatrian à leur époque. 

Qu’est-ce qui vous a convaincus que vous pouviez poursuivre de cette manière à travers une série ?

AD. Olivier Weyrich, notre éditeur, était demandeur d’une série et nous avons répondu oui avec plaisir. Personnellement, c’est un genre que j’adore, il permet de creuser des univers, la personnalité des héros et de leur entourage, de fidéliser les lecteurs aussi. Je m’estime très chanceuse de voir ce rêve un peu fou se réaliser. Patrick est sur la même longueur d’onde, au point de dire qu’il n’imagine plus écrire seul. 

Comment s’organise cette écriture ? Travaillez-vous ensemble ou chacun de votre côté ? Vous êtes-vous répartis des rôles ? Par exemple, l’un pour l’intrigue, l’autre pour les dialogues, les deux pour les recherches (cadres policier, juridique, administratif des éléments de l’enquête) indispensables à la crédibilité du récit ?

AD. Pas de rôle préétabli de façon stricte et nous ne nous sommes pas, comme certains lecteurs semblaient le croire, attribué un personnage dont chacun serait responsable. Staquet et Ben Mimoun vivent leurs aventures ensemble et il est impossible de les dissocier.  Nous établissons donc une sorte de schéma global de l’intrigue, fort souple au départ, avec des scènes clés que nous nous répartissons selon nos envies. Il s’avère que les scènes de castagne me reviennent le plus souvent alors que Patrick se réserve les sentimentales… Ça doit être son côté « fleur bleue » !

Comment parvenez-vous à garder une unité de ton alors que deux plumes sont derrière le texte ?

AD. À ce sujet, on sent que les choses évoluent, sachant que nous sommes dans l’écriture du tome 6. À force de se partager un texte commun et de le retravailler sans cesse, on a l’impression d’une « troisième voix » qui émerge peu à peu, quel que soit celui qui a écrit le premier jet.

Duo ou tandem. Êtes-vous des lecteurs sévères l’un envers l’autre ?

AD. Nous travaillons sur un projet commun et avons pour objectif de le faire aboutir au mieux ; donc si nous sommes « sévères », aussi bien envers l’autre qu’envers nous-mêmes, c’est toujours pour le bien du projet et toujours aussi dans la bienveillance. Écrire ensemble est un plaisir et doit le rester.

Comment réagissez-vous quand vous ne tombez pas d’accord sur un aspect ou l’autre de l’intrigue ou des personnages ? Qui tranche ? Avez-vous instauré des règles entre vous pour éviter d’éventuelles tensions qui pourraient déteindre sur votre créativité ? 

AD. Nous sommes devenus des spécialistes de la troisième voie car quand l’un de nous n’est pas d’accord avec l’autre, c’est souvent que quelque chose cloche ou n’est pas assez clair ! L’autre, finalement,  a été un premier lecteur de notre texte et on doit lui faire confiance, du moins sur son ressenti, ce qui n’empêche pas la discussion ou l’argumentation.  

Quant aux règles, nous n’en avons qu’une : on n’efface jamais rien de ce que l’autre a écrit dans le document partagé, on se contente de faire des suggestions jusqu’à trouver un accord. 

Sinon, la bienveillance est notre ligne de conduite implicite !

Votre duo fonctionne-t-il davantage sur la complémentarité ou sur la confrontation d’idées ?
Quel est l’avantage d’une écriture à deux ? 

AD. Écrire à deux, c’est éviter la solitude de l’auteur face à l’écran ; en cas de doute, c’est avoir très vite le retour de quelqu’un qui poursuit le même objectif. Parfois, nous nous retrouvons à écrire en même temps sur la même page, notamment pour des corrections, et c’est rigolo de voir les réactions de l’autre en direct… 

Bien sûr, comme le dit souvent Patrick, il ne faut pas avoir un ego surdimensionné et être capable d’accepter les critiques, car si une idée qu’on croyait bonne ou qui nous emballait récolte un « bof » dans la marge, c’est parfois frustrant, mais cela nous oblige à la remise en question.  

Écrire, c’est toujours un peu se dévoiler. Qu’avez-vous appris de vous-mêmes et de l’autre au cours de ces cinq enquêtes ? Avez-vous le sentiment qu’après cinq romans, votre écriture a évolué ? Et votre duo ?

AD. Oui pour l’écriture, qui évolue sans se figer j’espère. En tout cas, notre troisième voix existe de plus en plus, elle devient autonome et il est quasi impossible de distinguer qui a écrit quoi en premier lieu. 

Quant à notre duo, il est confronté à un problème de taille, celui du plan préalable. S’il est trop précis, j’ai l’impression d’être bridée, s’il est trop vague au contraire, c’est Patrick qui se sent insécurisé. On doit trouver le bon compromis. 

Continuez-vous à écrire chacun de votre côté ?

AD. Patrick Dupuis, en dehors de la gestion des Éditions Quadrature, se consacre exclusivement à nos deux héros. Personnellement, je publie encore des nouvelles, soit seule (Je ne dis jamais non, Quadrature, 2022) ou dans des recueils collectifs (Ardeurs de tram, Murmure des soirs, 2025).

Quelle est la question que nous n’avons pas posée et que vous aimeriez qu’on vous pose ?

La question de l’humour : est-il compatible avec les sujets sombres, qu’un récit policier aborde forcément, sans tomber dans la caricature ou la parodie ? 

Nous pensons que oui et n’hésitons pas à mettre nos héros dans des situations difficiles, voire parfois cocasses ou ridicules, qui font sourire. Imaginez Roger Staquet infiltré dans un home pour personnes âgées , « profitant » pour ce faire de la couverture que lui procure une mauvaise chute qui l’immobilise dans une chaise roulante. Son caractère bougon va s’en donner à cœur joie pour tout critiquer : le kiné, les repas et l’absence d’Orval ! 

Mais s’il nous arrive de mettre nos personnages en difficulté, nous choisissons de rire avec eux et non à leurs dépens car nous les aimons beaucoup. Heureusement, vu la place qu’ils occupent désormais dans nos vies !

Et pour finir : lequel de vous deux a le dernier mot ?

AD. Heu… je veux bien me contenter de l’avant-dernier ! Patrick aussi 😉

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