Plongée dans le passé industriel de Namur
Dans son livre L’Etonnante odyssée industrielle namuroise, Ugo Arquin raconte l’épopée de la famille Stephenne, qui fut à l’œuvre dans le domaine des meuneries mais aussi dans le secteur de la dolomie. Rencontre avec son auteur.
C’est une fabuleuse histoire, que vous racontez, celle de Félicien Stéphenne, un industriel romanesque que le pays de Namur avait presque oublié. C’est donc dans vos archives familiales que vous avez remonté la trace de votre arrière-arrière-grand-père. Est-ce bien exact ?
Ugo Arquin : – En réalité, ma grand-mère paternelle ne m’a jamais parlé de son grand-père Félicien, qu’elle n’a pas connu puisqu’il est décédé dix ans avant sa naissance. En outre, elle ne possédait aucune archive à son sujet, à l’exception d’un portrait photographique que je n’ai découvert qu’après sa disparition, en 2020. C’est principalement grâce à des documents conservés aux Archives de l’Etat à Namur et quelques rares publications le citant que j’ai pu reconstituer son parcours.
Comment est arrivé à vos oreilles cette histoire étonnante de l’industrie namuroise des XIXe et XXe siècles ?
U.A. : C’est un article d’Ernest Tonnet, paru dans la revue Guetteur Wallon en 1979, qui m’a fait prendre conscience du parcours hors du commun de cet aïeul. Passionné de généalogie, j’ai voulu en apprendre davantage à son sujet. Dans son texte, Ernest Tonet s’intéressait surtout aux activités industrielles liées à la chaux et la dolomie, mais n’évoquait pas le passé de meunier de Félicien Stéphenne. L’histoire de sa vie était donc incomplète.
Félicien Stéphenne est un pionnier de la dolomie frittée après avoir été un simple meunier au cœur de Namur. Alors, d’abord qu’est-ce que la dolomie frittée ? Et comment est-il passé d’un métier aussi traditionnel que celui de meunier à celui d’entrepreneur innovant ?
U.A. : La dolomie frittée est une roche calcinée à environ 1700 degrés pour devenir un produit dur et compact. Sous forme granulaire, elle sert à tapisser l’intérieur des fours d’aciéries, où la fonte est transformée en acier. À partir de la dolomie frittée, on peut élaborer des briques réfractaires qui résistent aux processus thermiques.
L’intérêt de Félicien Stéphenne pour la dolomie relève d’un hasard de circonstance. Après des revers de fortune dans la meunerie, il se reconvertit dans la chaux au contact de son beau-frère, l’industriel Félicien Abras. C’est une rencontre avec un de leurs clients lorains, le maître des forges Henri de Wendel, qui va s’avérer déterminante. Exploitant de gisements de magnésie en Autriche, le directeur des aciéries Wendel recherchait une pierre moins coûteuse aux vertus similaires. Félicien va lui dénicher le précieux sésame dans une carrière de dolomie, à Floreffe. Peu après, en 1896, la première usine de dolomie frittée verra le jour, à Malonne.
Brièvement, racontez-nous le développement de ses activités industrielles et de leurs succès. – Comment son entreprise va-t-elle surmonter la disparition de son fondateur Félicien Stéphenne en 1917 ?
U.A. : Lorsqu’il exploite le Moulin des Dames Blanches, à Namur, Félicien Stéphenne le modernise jusqu’à atteindre 400 sacs de farine par jour. C’est dix fois plus qu’au début de son activité commerciale, limitée d’abord à 35 sacs. L’industrie de la dolomie frittée se développe d’abord en Belgique avant de se répandre à l’étranger, et devenir un élément indispensable dans le secteur de la sidérurgie. À son décès, Félicien avait laissé à ses enfants une usine familiale de dolomie frittée, à Marche-les-Dames. Dirigée par Paul Stéphenne, fils du fondateur, la SA Usines Stéphenne était considérée, en 1953, comme la plus importante usine de dolomie frittée de Belgique en termes de production.
Les Moulins de la Meuse que l’on peut toujours observer depuis la rive droite et qui sont aujourd’hui propriété du Gouvernement wallon, font-ils partie de ce patrimoine historique lié au génie industriel de Félicien Stéphenne ?
U.A. : Les Moulins de la Meuse, à Beez, ont été construits en 1901 par la SA des Moulins de Namur et de Jambes. À l’origine, cette entreprise a été co-fondée par Félicien Stéphenne avec la Banque Centrale de Namur, douze ans plus tôt. Mais lors de la construction de ces bâtiments, c’était désormais l’industriel Jules Lespineux qui était aux commandes de la firme. Félicien, lui, s’était déjà reconverti dans la chaux et la dolomie. Vraisemblablement, il n’avait plus de contact avec son ancienne société.
Se lancer dans la rédaction d’un ouvrage qui fait le récit d’une épopée industrielle comme celle-ci est une gageure : les documents sont rarement conservés précieusement et souvent dispersés, les comptes et données chiffrées ne sont pas toujours faciles à réunir, les documents photographiques sont rares… Quelle fut votre méthode de travail et de recherche pour élaborer ce livre ?
U.A. : Un jour par semaine, j’allais aux Archives de l’Etat à Namur pour tenter de trouver des documents susceptibles de m’apporter des réponses. J’ai sollicité aussi des personnes de la famille qui possédaient encore quelques archives en lien avec ce passé industriel. Quelques publications, dont les ouvrages de René Dejollier, et des articles de presse d’époque m’ont aussi éclairé. Les bulletins communaux sont parfois également des mines d’or d’information.
Aujourd’hui, votre ouvrage fait force de témoignage et permet à beaucoup d’entre-nous de redécouvrir une activité industrielle insoupçonnée. Comment est-il accueilli ? Sa parution permet-il d’élargir les recherches et de réaliser de nouvelles découvertes ?
U.A. : Je constate qu’il trouve son public en librairie et suscite des réactions enthousiastes. La plupart des commentaires pointent la dimension romanesque du livre et ses nombreuses références. Cette parution permet d’en savoir davantage sur une figure industrielle tombée dans l’oubli et sur la genèse d’une industrie encore en activité de nos jours. Elle met aussi en lumière, plus largement, des pans de l’histoire industrielle namuroise.
Propos recueillis par Ol. Weyrich
Pour en savoir plus : https://www.bouke.media/info/lhistoire-passionnante-dune-epopee-industrielle-namuroise/21637


