Un roman profondément féministe
Nathalie Nottet, vous venez de publier Et la vie est à prendre aux éditions Weyrich. Psycho-criminologue de formation, ce n’est pas la première fois que vous mettez en scène un personnage féminin dont la marginalité psychologique nous interpelle.
Dans L’Envers des Pôles, il s’agissait de Léa, spécialiste de Spinoza, bi-polaire de catégorie 1. Cette fois, c’est Angèle, qui a tué son mari sans préméditation, dans un geste impulsif qui frôle l’acte gratuit. Par quel passage secret, par quelle alchimie votre pratique professionnelle migre-t-elle vers le roman ?
NN. Ma pratique professionnelle est venue alimenter certaines questions cliniques comme les grossesses adolescentaires, les troubles bipolaires, des questions cliniques autour desquelles je construis un roman, une histoire. Le côté théorique en tant que tel n’est pas abordé mais le lecteur en sera imprégné par les dialogues intérieurs des personnages et pourra par exemple décrire les troubles bipolaires, en ressentir les phases basses et hautes. Pour le reste, c’est surtout ma façon personnelle de digérer les choses, les accidents de vie. Mettre en mots est mon alchimie de vie et mes pastilles Rennie.
Ce roman, dès la première ligne, interpelle par sa forme. Le texte est fait de phrases courtes avec de brusques retours à la ligne. Il m’a d’abord évoqué à « A la ligne » de Joseph Pontus, dont la forme mettait en scène l’épuisement du narrateur de retour de sa journée d’usine, incapable de structurer sa pensée autrement qu’en phrase brèves jetées-là. Chez vous, on remarque aussi le surgissement de phrases où la structure verbale est remplacée par « à + infinitif », comme dans le titre ou comme dans cet exemple : « L’avocat de la partie civile à demander pourquoi je n’avais pas essayé de parler avec Jean de cette suspicion d’infidélité. » Que dit cette forme du fonctionnement d’Adèle, de sa vie intérieure ?
NN. J’aime en effet les phrases courtes, concises pour confronter le lecteur à l’essentiel du propos. Et pour donner un rythme rapide, incisif. Comme ce qui se passe dans un cerveau où les idées se connectent les unes aux autres avec rapidité et en tous sens. Je ne décris que très peu l’environnement, le physique des personnages, car mon intérêt premier est le fonctionnement psychique de la personne. L’emploi de l’infinitif participe au rythme du texte et du récit et entraine le lecteur. Il élude le sujet, le groupe pronominal et l’emploi des temps en conjugaison et accentue, à mes yeux, la réalité du temps présent et la confrontation à l’essentiel. « À être prudente » est plus impliquant, engageant, plus actif (dans l’action) je trouve que « Je suis prudente » qui est plus un état de fait.
Pour faire le lien avec Angèle, j’ai voulu un personnage qui s’implique dans ce qui lui arrive, comme si après ce meurtre elle pouvait être enfin elle-même. Elle fait face aux conséquences de son acte. Et donc l’emploi de l’infinitif lui sied davantage, c’est du moins mon avis, même si c’est assez singulier. J’aime émailler aussi mon texte d’interrogations humoristiques sur le langage et les adages populaires, cela allège un peu le côté sombre de mes récits.
Angèle a tué son mari d’un coup de trophée sportif sur la tête lorsqu’elle a découvert qu’il portait un slip vert – lui qui ne portait que ceux qu’elle lui achetait, blancs, toujours blancs. L’impulsivité et l’apparente gratuité de son geste la font considérer comme folle. Elle est placée en défense sociale dans l’attente de son procès. Pourtant, ce long monologue intérieur nous fournit bien des raisons à ce crime : la relation fusionnelle de Jean avec da mère toxique et envahissante, sa probable infidélité… Il a été si fréquent dans l’histoire des femmes qu’elles se voient assignées à la folie dès qu’elles dérogent à l’ordre patriarcal qu’on ne peut s’empêcher de supposer dans ce roman une intention profondément féministe. Était-ce votre objectif ? Angèle est-elle coupable de son acte, ou celui-ci n’est-il que la conséquence d’une histoire dont elle serait la victime ?
NN. Oui, féministe, ce roman l’est. Je l’ai voulu comme tel. Tout d’abord, il donne la parole à une femme, souvent oubliée. Il questionne l’illégitimité de la violence de la femme dont l’humanité fait la garante de son équilibre, voire de son existence ou de sa survie. La violence d’une femme dérange beaucoup plus que les féminicides qui fleurissent par dizaines chaque année pour lesquels les condamnations ne sont pas très lourdes et où souvent c’est le procès de la femme qui est fait. La presse a décrié la vie volage de Marie Trintignant et Cantat n’a pris que huit ans. La violence de la femme est souvent convertie en maladie mentale, en hystérie… on la médicalise sans trop questionner tout ce qui a mené à cet acte de violence. Le combat d’Angèle est la reconnaissance de sa responsabilité dans ce passage à l’acte afin que celle de son mari Jean soit reconnue également. La défense sociale ne permet pas cette reconnaissance de responsabilité.
Victime non pas réellement, puisqu’elle veut que sa responsabilité soit reconnue. Mais à mes yeux, son passage à l’acte vient de son histoire où finalement elle a peu existé. Angèle a fait face à un discours mensonger qui fait qu’à un moment elle ne parvient plus à discerner le bien du mal, ce qui provoque le passage à l’acte. Comme l’évoquent les propos d’Hannah Arendt à propos des passages à l’acte dont tout un chacun est capable dans certaines circonstances.
Et la vie est à prendre est votre cinquième roman. À cela s’ajoute désormais un petit bijou de littérature jeunesse paru chez Oskar, Maman, ses hauts et ses bas, qui traite à nouveau de la bi-polarité. D’où vous vient ce désir d’écrire ? Allez-vous continuer à creuser cette veine « psy », dans cette forme qui vous est si personnelle ?
NN. Oui, je ne suis pas faite pour écrire des histoires d’aventures ou d’amour. Même en livre jeunesse. La psyché, les problématiques de vie sont mes fils conducteurs. Mon métier ne me montre pas les beaux côtés de la vie et sans doute l’écriture me permet-elle un souffle, une compréhension. J’ai peut-être aussi un côté « pédagogue » que je contente de la sorte, donner un autre regard, une compréhension sur une maladie mentale pour une autre légitimité, un autre respect.
Vous définissez-vous comme écrivaine ?
NN. Je répondrais « écrivante », car j’écris beaucoup et j’ai ce besoin. Et pour me parodier je dirais : « une femme à écrire » ! Propos recueillis pas D. Costermans


