L’Envers de la plaie : quatre ans d’enquête
L’Envers de la plaie entre dans les entrailles des soins hospitaliers du Luxembourg belge. Jamais personne n’avait plongé si profondément dans ces méandres où les intérêts politiques et médicaux ont longtemps prévalu sur l’intérêt général : celui d’une médecine de qualité pour l’ensemble des 300.000 patients de la province la moins peuplée de Belgique.
Rencontre avec Clément Glesner, journaliste indépendant, et auteur de “L’envers de la plaie”. Durant quatre ans, il a enquêté sur le fonctionnement des soins de santé en province de Luxembourg.
Clément Glesner, quatre ans d’enquête… C’est long.
Dans un monde où l’immédiateté est sans cesse plus prégnante, c’était un véritable défi de se retirer de cette frénésie pour prendre le temps. Finalement, cela aura été indispensable pour épuiser l’ensemble des zones d’ombre de cette organisation hospitalière unique dans son genre.
Cette organisation hospitalière, vous parlez en réalité de l’intercommunale Vivalia. Qu’a-t-elle de si particulier ?
Elle est unique dans son genre car en Belgique, aucun autre territoire ne dispose d’un monopole public tel que celui-là pour gérer les soins hospitaliers dans un bassin de vie de plus de 300.000 patients.
On découvre dans votre enquête l’envers du décors. L’envers de la plaie comme vous l’appelez.
C’était nécessaire de montrer toutes ces discussions officieuses, toutes ces décisions startégiques parfois signées autour d’un coin de table, pour permettre aux grands oubliés de cette histoire – les patients et les soignants – de comprendre le contexte dans lequel ils vivent. Cette enquête est d’abord pour eux, pour qu’ils puissent retrouver la place qu’ils méritent.
Ce monopole public, c’est lui qui a sauvé les infrastructures hospitalières dans les années 90 alors qu’elles étaient en pleine déliquescence. Votre enquête met pourtant en lumière une gestion publique chaotique, parfois au détriment de la qualité des soins administrés…
Chaotique… parce qu’on remarque que l’intérêt général est bien souvent soudoyé par des intérêts personnels. Que ce soit de la part du personnel politique ou des médecins. Lorsqu’un bourgmestre a un hôpital sur son territoire, il est très difficile pour lui de défendre une rationalisation des structures hospitalières. Comment plaider une telle décision devant sa population qui réclame le maintien de soins de proximité ? Dans l’immaginaire collectif, avec un hôpital de proximité, c’est la garantie d’une prise en charge rapide en cas d’urgence. C’est bien plus complexe que cela. Et le fait que plus de 50% des Bastognards préférèrent se faire soigner en dehors de leur hôpital local appuie ce raisonnement.
Votre ouvrage tire un constat sévère : le politique ne serait plus à même de pouvoir impulser une stratégie suffisamment ambitieuse pour le maintien de soins de qualité en province de Luxembourg…
C’est un constat qu’il faut nuancer. Certainement qu’à l’avenir le politique restera indispensable à la gestion hospitalière. L’exemple de la revente de l’intercommunale CHR Namur Sambre et Meuse à Solidaris ne pourra sans doute pas être répliqué à l’identique en Luxembourg. Le bassin de vie est à ce point insuffisant pour alimenter les hôpitaux qu’il sera certainement indispensable de conserver un soutien public fort pour rassurer un partenaire privé de s’investir dans une médecine dont la rentabilité reste sous haute tension.
Vous évoquez un momentum. Expliquez-nous.
La construction du nouvel hôpital à Houdemont doit débuter dans les prochains mois. Après près de quarante ans de tergiversation. Mais cela permettra tout au plus de conserver le strict nécessaire des soins dans la province. Il n’y aura rien de plus que dans les hôpitaux de campagne actuels. Pire : avant même la pose de la première pierre, de nombreux spécialistes se demandent comment il sera possible que ce mastodonte ne devienne un gouffre financier.
Pour qui ?
Si l’équilibre n’est pas atteint, les associés devront mettre la main au portefeuille. Et le portefeuille, ce sont toujours les citoyens qui le remplissent. Tout cela pour une belle boîte. Houdemont sera une belle boîte, agréable pour le patient, agréable pour le soignant, mais à l’intérieur, il ne s’agira toujours que d’une médecine de base. Et même cela, dans la conjoncture actuelle, pourrait ne pas être pérennisé.
C’est une vision particulièrement pessimiste. Est-il encore possible de sortir par le haut ?
Aujourd’hui, les politiques doivent se saisir du dossier en prenant une hauteur suffisante pour répondre à cet enjeu majeur. Avec la restructuration en cours et les investissements colossaux à venir, Vivalia a certainement des arguments qui pourraient attirer l’intérêt d’acteurs privés pour insuffler une nouvelle impulsion. Pour sortir de l’impasse qui s’annonce déjà, il faudra certainement casser les codes, être imaginatif, penser « out of the box » et pour une fois, faire preuve de vision. Pour le patient, pour les soignants, les politiques doivent aujourd’hui prendre leurs responsabilités. Cette question devrait faire l’objet d’un grand débat démocratique avant qu’il ne soit trop tard !
Propos recueillis par Olivier Weyrich
« L’Envers de la plaie » de Clément Glesner est disponible en librairie et sur notre e-shop :


