Une traversée d’un bout d’Afrique tout en intimité – L’Avenir (Brabant-Wallon), 13 mars 2019

3500 km à travers l’Afrique de l’ouest et à pied. Une aventure avec un grand A pour un jeune couple d’Ottintois qui raconte leur quotidien, leurs rencontres dans un livre, en toute intimité.

« On étant sans enfant, sans engagement. » On est en 2012. Marie Jadoul et François Genot, bruxellois de naissance, ottintois aujourd’hui mais aussi et surtout citoyens du monde, décident de traverser l’Afrique occidentale. À pied. Le 15 octobre, ils atterrissent à Banjul en Gambie. Objectif, Lomé, capitale du Togo, quelque 3 500 km plus loin. Finalement, ils pousseront une pointe jusqu’à Cotonou dans le Bénin voisin. Entre la Gambie et le Bénin, il y a le Sénégal, la Guinée, la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, le Ghana, et le Togo donc. Une traversée qu’ils ont voulue intime, à deux. Intimes, comme leurs rencontres aussi. Une traversée qu’ils racontent dans un livre.

« Une liberté totale et en même temps une dépendance totale »

« Au départ, on vise un triple projet : partir en couple, puis marcher, voyager lentement, vivre près de la nature… et enfin parcourir l’Afrique de l’Ouest en partageant l’intimité de nos hôtes avec comme objectif final, le Togo où nous avions un ami que nous avions rencontré durant nos études », racontent Marie et François.
En 2010, ils avaient déjà marché au Burkina Faso. Ils aiment le trek. La région s’y prête et ils voulaient y retourner « car il y a ce contact qui se fait directement avec la population locale. On avait déjà fait le GR20 en Corse. On a beaucoup marché en Norvège aussi. C’est là d’ailleurs qu’on a eu l’idée de cette traversée. »
À pied, c’est la liberté totale pour le jeune coupe « et en même temps c’est aussi une dépendance totale de notre énergie physique et des autres à qui nous faisons appel. Jamais nous n’avons voulu être une charge pour eux. On ne voulait pas leur coûter. »
À chaque famille qui les hébergeait, Marie et François remettaient une « participation » ou une petite somme d’argent. « Cela n’a rien à voir avec un paiement, on leur expliquait que chez nous, quand on est invité, on remet toujours un cadeau à nos hôtes. On le faisait de la façon la plus discrète possible. »
Partis en octobre 2012, ils rentrent en juin 2013. Huit mois et demi à marcher. « Puis on s’est posé cinq mois et demi à Lomé dans la famille de notre ami au Togo. Tous les mètres que nous avons parcourus ont été faits à pied. Ça permettait d’avoir ce contact privilégie avec les gens et puis il y a cette lenteur, cette méditation… »

« Ce sont des grands moments de solitude qu’on a partagés »

Ils ont suivi une trajectoire en diagonale sans toujours savoir chaque jours où ils allaient arriver. En outre, les cartes ne correspondaient pas toujours à la réalité du terrain.
« Ce sont souvent les gens qui nous guidaient. Eux marchent beaucoup. L’idée, c’était de faire 20 à 25 km par jour sur des chemins et au plus petits ils étaient, au mieux c’était pour nous, même si parfois nous avons dû emprunter des routes aux abords des villes plus importantes. »
Dans cette folle traversée, « il y avait plein de silence. François marchait parfois 50 mètres devant moi. On respectait chacun son rythme. Ce sont des grands moments de solitude qu’on a partagés. Souvent, les gens apostrophaient François et lui disaient :  »Attention, ta femme est derrière ». »

« Cette lenteur nous permettait d’être très disponibles »

Bien sûr qu’il y a eu des doutes. Dès le départ, il faisait très chaud. Les deux ou trois premières semaines ont d’ailleurs été très difficiles. « Il fallait s’adapter à la marche, à la chaleur, aux rencontres. Physiquement et psychologiquement, on a dû persévérer. Si on y est arrivé, c’est grâce aux gens. Cette lenteur nous permettait d’être très disponibles. On attirait la curiosité. Les gens s’étonnaient que l’on soit à pied. On s’est retrouvé dans des endroits où jamais un  »blanc » ne s’était arrêté. »
Hormis à l’un ou l’autre endroit, ils ont toujours très bien été accueillis. « On peut même dire que nous étions très bien accueillis. C’était même parfois la fête. Tout cela s’est fait dans leur intimité, d’où le titre du livre. Mais c’est aussi notre intimité qu’on raconte. On a mis en avant les rencontres, les discussions, parfois intimes, avec les gens. Cela nous a permis de comprendre leur organisation sociale, leur rapport à la mort, le travail des ONG sur place, les villages qui sont désertés par les jeunes qui veulent rejoindre l’Europe, les microcrédits, les associations de femmes, leur région en mouvement… »

« Ce qui nous a permis d’atterrir, ce sont les nouveaux projets, les enfants »

Au départ, Marie Jadoul et François Genot ne pensaient pas écrire un livre même s’ils avaient pris le temps de prendre des notes.
« Les gens qu’on rencontrait nous disaient qu’il fallait faire un livre. On l’a écrit en grande partie au Togo lors de la partie sédentaire de notre périple. Mais c’est lors de mon congé de maternité d’Arthus qu’on s’est dit :  »C’est trop dommage si ce récit reste dans un tiroir ». Finalement, c’est un mélange entre la façon dont on a vécu une telle aventure physique et l’évocation par les gens de leur quotidien et des choses essentielles de la vie. »
Aujourd’hui, ils rêvent de faire le même parcours avec leurs enfants Paula, 3 ans et demi, puis Arthus, 18 mois, lorsqu’ils seront grands.
« Ce livre, c’est un peu comme notre troisième enfant. Ca nous manque tous les jours d’avoir une telle liberté, une telle intensité. Ce qui nous a permis d’atterrir, ce sont les nouveaux projets, les enfants. On a fait le droit tous les deux mais on est en train de prendre de nouvelles directions professionnelles. »
On ne rentre pas intact après un tel voyage, disent-ils.
« Quand on rentre, on a l’impression que rien n’a changé mais ce voyage nous a littéralement transformés. Une telle marche, c’est un nettoyage mental, on se questionne beaucoup. Même si c’est un voyage à deux, c’est avant tout un voyage intérieur, puis un voyage de rencontres. »
Oui, parfois ils ont eu peur. Si au départ Marie a fort souffert de la chaleur, par la suite François a eu deux fois le paludisme. « La deuxième fois, on a eu peur. »
Il a aussi souffert de la « bourbouille », une affection de la peau provoquée par l’impossibilité d’évacuer la transpiration. « Sans oublier les cloches au pied, la tourista… »
Par grand-chose au regard de la grande richesse de leur traversée, de ce périple hors des sentiers battus, de leurs rencontres, avec eux-mêmes, avec tous ces gens qui leur ont ouvert les portes de leur foyer, de leur intimité.

Le livre comprend aussi des cartes et des photos des 3 500 km de cette traversée un peu folle et pourtant si porteuse de sens.

Nicolas Mamdy

– Marie Jadoul et François Genot, « Traversée intime de l’Afrique de l’Ouest », Weyrich Africa, 207 pages, 21€

Article paru dans L’Avenir (Brabant-Wallon), 13 mars 2019, pp. 16-17

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