Plumes du Coq : la littérature ici et maintenant

Extrait d’un article signé Nausicaa Dewez pour Le Carnet et les Instants

 Les éditions chestrolaises Weyrich soufflent cette année les cinq bougies de leur collection littéraire « Plumes du Coq », initiée par le regretté Alain Bertrand, en parfaite entente avec Olivier Weyrich. Aujourd’hui dirigée par Christian Libens et Frédéric Saenen, la collection peut s’enorgueillir d’un catalogue riche d’une petite quarantaine de volumes – des romans surtout, mais aussi quelques recueils de nouvelles – où les valeurs sûres de notre littérature côtoient les premiers romans.

Après avoir exercé le métier d’imprimeur, c’est en 2002 qu’Olivier Weyrich lance la maison d’édition qui porte son nom. Il l’implante chez lui, à Neufchâteau. Avec un beau succès, puisque l’entreprise compte aujourd’hui sept salariés. L’approche pragmatique du patron n’y est sans doute pas pour rien : conscient que le livre est « un produit culturel », soumis donc à des impératifs commerciaux et marketing, il a rapidement prospecté les marchés d’expansion possibles, au-delà de l’Ardenne, voire d’une Belgique francophone trop étroite pour être économiquement viable. C’est pourquoi, tout en maintenant son ancrage et son centre d’activité en province de Luxembourg, Olivier Weyrich s’est assuré une présence régulière à Bruxelles, lieu privilégié des rencontres et contacts avec les acteurs du livre et, surtout, il a investi, depuis 2008 et avec une intensité croissante, le marché congolais. La ligne directrice de la maison est double : la « passion pour le beau produit fini » – héritage sans doute de son passé d’imprimeur – et « au-delà du bel objet, un contenu de qualité ».

 

Une collection littéraire…

Ces préceptes, la maison Weyrich les a d’abord appliqués à l’édition de beaux-livres et d’ouvrages pratiques. Malgré le succès dans ces créneaux, Olivier Weyrich a voulu élargir son activité à la littérature proprement dite. Les raisons premières relevaient de la stratégie et du symbolique : « j’ai réalisé qu’il me fallait une collection littéraire pour être reconnu comme éditeur », explique-t-il.

Cependant, l’éditeur ne croit pas avoir la capacité de mener lui-même ce projet à bien. « J’avais besoin de quelqu’un qui a de la crédibilité » : il s’en ouvre à son ami Alain Bertrand, écrivain reconnu et animateur littéraire aguerri. L’auteur de La lumière des polders se passionne immédiatement pour l’idée, prend le temps de la réflexion et, quelques mois plus tard, revient avec une proposition de ligne éditoriale, qui sera revue et affinée par la suite, et un complice, Christian Libens, qui dirigera la future collection avec lui.

C’est donc autour d’un trinôme – deux directeurs de collection et un éditeur – que « Plumes du coq » est née. Le fonctionnement perdurera après le décès d’Alain Bertrand, le 16 février 2014. Le nom de Frédéric Saenen, romancier publié dans la collection (La danse de Pluton et Stay behind), chroniqueur littéraire et éditeur, s’est imposé comme une évidence pour assurer la difficile succession. Entre les trois membres du triumvirat, les rôles sont établis, le dialogue permanent – et la confiance règne.

Les deux animateurs de la collection – Christian Libens préfère ce terme à celui de directeur, parce que « nous retravaillons les manuscrits avec les auteurs. Nous n’avons jamais publié un texte sans y avoir fait changer quelque chose, non par plaisir ou caprice, mais parce que nous considérons qu’il y a toujours moyen de l’améliorer » – examinent les manuscrits qui leur sont soumis et décident en « parfait accord ». Christian Libens détaille la méthode de décision qui prévaut entre eux : « nous n’avons jamais publié un titre que l’un plébiscite et l’autre rejette. Si l’un dit « oui, absolument » et l’autre « oui, pourquoi pas », nous publions. Si les deux disent « oui, pourquoi pas », nous publierons peut-être, mais si l’un dit « oui, absolument » et l’autre « non, surtout pas », le titre ne sortira pas. Mais l’un de nous peut toujours tenter de convaincre l’autre ». Après ce travail d’arbitrage, les deux co-directeurs se tournent vers Olivier Weyrich pour discuter de leurs choix avec lui. « Il est l’éditeur », commente Christian Libens, « c’est lui qui risque son argent pour faire advenir un livre. Il doit donc pouvoir donner son avis, même si notre liberté éditoriale est absolue ». Plus précisément, Olivier Weyrich apporte un autre regard, empreint de considérations plus pragmatiques sur les choix de ses deux directeurs de collection. « Mes arguments ne sont pas les leurs. Moi, je dois aussi tenir compte de répartitions géographiques (les auteurs doivent venir de différentes régions et les évoquer), d’une certaine égalité entre le nombre d’auteurs hommes et femmes publiés, je vais aussi insister sur le choix du titre, de la couverture, sur le moment le plus favorable pour sortir le livre… Mais il y a toujours débat et négociation entre nous. Personne n’impose rien aux autres. »

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… appelée « Plumes du coq »

Avant de sélectionner des manuscrits, les trois fondateurs de la collection ont d’abord dû s’entendre sur une ligne éditoriale. Après quelques tâtonnements (ils ont un temps envisagé de constituer une collection de polars ancrés en Wallonie), les contours de la collection littéraire des éditions Weyrich se sont imposés, comme le nom qu’elle porterait, « Plumes du coq ». Clin d’œil à Conrad Detrez, le nom retenu annonce aussi l’un des traits essentiels de la collection : l’ancrage sur le territoire de la Wallonie et de Bruxelles, qu’il ne faut toutefois pas confondre avec une littérature régionaliste. « Nous publions de la littérature générale ayant pour spécificité des décors totalement ou partiellement enracinés en Belgique francophone. Nous ouvrons une fenêtre aux auteurs d’ici et maintenant », explique Christian Libens. Auteur de plusieurs guides de géographie littéraire, ce dernier est particulièrement sensible à l’inscription de nos régions dans la fiction : « les repères géographiques sont importants en littérature. Lorsque j’étais étudiant, j’ai été fasciné de trouver le nom du village voisin du mien, Trooz, dans les pages de Pedigree de Simenon. À ce moment, j’ai réalisé qu’un auteur mondialement connu pouvait être un voisin. Il m’a appris à voir mon environnement et ma ville, Liège, à travers un roman. Ça a été une découverte majeure pour moi. Une appropriation de la création littéraire dans ma ligne d’horizon quotidienne ».

Frédéric Saenen abonde dans ce sens : « nous publions de la littérature qui s’assume comme ancrée, située dans des territoires qui n’ont pas toujours auparavant été valorisés ni considérés comme un cadre digne de ce nom pour le roman ». Cet ancrage, il le revendique aussi comme écrivain : « je ne sais pas écrire des fictions sur des endroits que je n’aurais pas fréquentés, à propos desquels je ne pourrais pas rendre de sensations personnelles. Ce serait écrire des textes dé-situés, désincarnés et ce n’est pas mon truc. J’ai besoin d’un ancrage pour faire exister mes personnages ».

Toutefois, insiste-t-il, « écrire une histoire qui se passe en Belgique n’est pas un sésame » pour intégrer la collection. « Lorsque je découvre un manuscrit, je me demande d’abord s’il me parle en tant que lecteur lambda. L’exigence littéraire prime » : « ce que nous recherchons, c’est l’affirmation d’une parole originale, dans un cadre wallo-bruxellois. ». La qualité des contenus, toujours – c’est l’une des lignes directrices de la maison Weyrich.

Et comme tous les livres publiés à l’enseigne Weyrich, les ouvrages « Plumes du coq » bénéficient d’une maquette mise au point avec beaucoup de soin. Le résultat est là : des volumes à l’élégant format 12,5 x 21,5 cm qui tient bien en main, des couvertures sobres et modernes à la fois, une typographie aérée et élégante. Dans le même temps, l’éditeur a veillé à maintenir un prix, 14 euros environ, démocratique pour un livre grand format : « nous avons cherché à fixer un prix proche des prix habituels des ouvrages achetés dans les écoles, mais aussi un prix juste par rapport à l’investissement que chaque livre représente pour nous ».

Découvrez la fin de l’article dans Le Carnet et les Instants n°192 consultable en ligne. (http://www.youblisher.com/p/1529262-CI192)

 

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