« Noir corbeau » : une collection de polars 100 % belges – Soir mag

Nouveauté cette année : la maison d’édition Weyrich surfe sur la vague policière. Nous avons rencontré trois auteurs belges qui y collaborent.

Trois auteurs belges à la plume singulière se sont lancés dans l’aventure, avec comme consignes de placer leur intrigue en Belgique et de faire évoluer leurs personnages sur le long terme, pour les faire voyager d’un livre et d’une histoire à l’autre. Deux romans par an et par écrivains sont donc au programme. Si Olivier Weyrich (éditeur et créateur de la maison d’édition) a voulu lancer cette collection de polars au look atypique, c’est pour la raison suivante : « On observe nettement un intérêt grandissant du public pour ce genre, il était donc normal que je ne reste pas inactif, d’autant que nous avons des auteurs de talent pour y répondre. »

1. ZISKA LAROUGE : « JE VOULAIS GARDER MA NAÏVETÉ »

« Les Barrées » forment un quatuor de musique classique composé des jumelles Wansa et Sara-Louise Barrazzini, premier et deuxième violons, de la violoncelliste Pierrette Mortier et de l’altiste Fanny Dussart. Malgré un franc succès, la jalousie s’installe insidieusement dans le groupe car Wanda, considérée comme la plus douée de toutes, dévoile un comportement étrange. Alors qu’elles doivent se produire au Flagey, à Bruxelles, Wanda est retrouvée morte à la fin d’une répétition, son archet planté dans la carotide. Commence alors une enquête menée de main de maître par Gidéon Monfort (et son fidèle chien Tocard), sorti de convalescence par une juge d’instruction originale, après avoir été cloué dans un fauteuil roulant par un tir de vengeance.

Quelle a été votre réaction quand Olivier Weyrich vous a proposé de participer au projet ? J’ai été tout de suite partante, même si le concept de la série me faisait un peu peur car j’aime changer d’univers. Mais le fait d’avoir des consignes précises m’a plu, et depuis mon premier roman, je me suis promis d’accepter tous les projets et défis positifs auxquels je pouvais être confrontée…
Qu’aimez-vous dans le genre du polar ? La surprise finale lors du dénouement ! D’ailleurs, je me suis laissé surprendre par mon histoire… J’avais prévu une fin et je me suis un jour réveillée en me disant : « Mais non, ce n’est pas lui le coupable ! », comme si j’avais aussi mené l’enquête et découvert le fautif. Je ne projette rien et je me laisse guider par ma créativité.

Ce couple d’enquêteurs (Gidéon et son chien) ne vous était pas inconnu… En effet, je les avais créés pour une nouvelle et je voulais approfondir ces personnages qui m’avaient titillée. J’ai réalisé que j’avais déjà mon duo d’enquêteurs de choc et qu’il ne me restait plus qu’à le mettre en scène.

Le milieu de la musique classique vous est-il familier ? Pas spécialement mais je suis une boulimique de découvertes. Depuis que j’ai écrit ce livre, j’écoute beaucoup de quatuors classiques, mais ce n’était pas le cas avant. Les lieux que je décris ne sont pas spécialement ceux que je fréquente au quotidien. J’ai fait des recherches et m’y suis rendue mais sans m’impliquer trop car je voulais garder ma naïveté et mon point de vue. J’aime quand la fiction se mêle à la réalité.

L’ancrage belge était important pour vous ? Oui ! Il y a tellement d’endroits prestigieux dans notre pays que si je peux revendiquer une petite part de la Belgique à mon niveau, j’en suis ravie !

2. FRANCIS GROFF : « MÊME DANS UNE FICTION, LA VÉRACITÉ PEUT ÊTRE RESPECTÉE »

Passionné par les livres, Stanislas Barberian tient une librairie d’ouvrages rares à Paris. Pour enrichir sa collection, il sillonne régulièrement la Belgique et la France. En visite à Charleroi d’où il est originaire, pour conclure un marché, Stanislas se retrouve mêlé à une enquête policière. Un juge d’instruction vient d’être retrouvé sans vie alors qu’il faisait son footing matinal et la mort est classée comme accidentelle. Pourtant, le libraire trouve par hasard un élément permettant de douter de la mort fortuite du juge. Persuadé qu’il s’agit d’un crime, Stanislas débute sa propre enquête, ce qui ne plaît pas au commissaire en charge de l’affaire. L’enquêteur malgré lui se retrouve alors confronté au passé sulfureux du juge, coureur de jupons notoire et lié à de violents malfrats.

Pourquoi avoir choisi un enquêteur non policier ? Je n’étais pas à l’aise avec le milieu de la police judiciaire ou locale car je voulais que mon personnage puisse voyager et j’aurais été coincé dans une région avec un policier. Il était important que Stanislas parcoure la Belgique, pour faire découvrir des lieux inconnus dans des villes connues. Et puis je lui ai attribué le métier de bouquiniste bibliophile car cela m’aurait plu de l’exercer. Je joins donc l’utile à l’agréable.

Les endroits que vous décrivez existent réellement ? Oui, tout est rigoureusement et historiquement vrai. Cela m’a donné l’occasion de me rendre sur place et de découvrir ou redécouvrir certains lieux, ce qui était très plaisant.

Vous avez également fait de nombreuses recherches pour coller à la réalité ? Oui, en tant que journaliste, c’est ce que j’ai fait durant toute ma carrière. Nous sommes des éponges et nous devons toujours vérifier les faits. J’aime que tout soit exact car même dans une fiction, la véracité peut être respectée. Je me suis aussi fait conseiller par un avocat et un flic fédéral pour que toutes les situations soient crédibles.

Le genre du polar vous est-il familier ? Je n’en suis pas un grand lecteur car ce n’est pas mon genre de prédilection mais cela dépend de la définition que l’on donne à ce mot. Après, Simenon est quand même un incontournable pour moi.

Ce projet vous a-t-il intéressé dès qu’on vous l’a proposé ? Oh oui car justement j’avais ce personnage en moi depuis longtemps, avec lequel j’avais envie de pouvoir avancer sur le long terme dans une série. Alors on peut vraiment dire que la proposition est venue au bon moment !

3. CHRISTIAN LIBENS : « J’ASSUME TOTALEMENT CET HUMOUR GRAS AINSI QUE LES FAUTES DE GOÛT »

À Liège, la librairie « Au pendu de Georges », spécialisée dans le négoce des livres de Simenon, est devenue le lieu de rendez-vous de trois compères, autour d’un verre de vin : le propriétaire des lieux, Georges Simon, le policier Francis Dangé et le poète amateur Guy-Bernard, surnommé « Guibert ». Sur toutes les lèvres, il y a cette sombre affaire qui ébranle la Cité ardente : un « dévoreur » sévit dans les rues de la ville, laissant derrière lui des cadavres de prostituées aux seins arrachés. Alors que le flic tente d’arrêter le tueur en série, ses deux amis se retrouvent bien malgré eux mêlés à l’enquête, car tous trois ont également pour compagne des femmes qui pourraient intéresser le meurtrier.

Pourquoi avoir écrit sur ce ton parodique et humoristique ? Parce que j’aime ce ton en tant qu’auteur. J’adore également les polars d’Andrea Camilleri et son commissaire Montalbano, c’est une sorte de modèle pour moi. Alors je voulais faire un clin d’œil à son univers. Et puis j’avais envie de me marrer moi-même, c’est pourquoi j’ai choisi ce ton parodique, détaché, caricatural, faussement macho. J’assume totalement cet humour gras ainsi que les fautes de goût ! Il faut prendre le tout au dixième degré, bien entendu. Rien de tout cela n’est sérieux.

Contrairement aux autres, vous n’avez pas situé votre intrigue à notre époque… En effet, j’ai choisi les années 90 et, ce faisant, j’ai en quelque sorte transgressé les règles de base. (Rire.) Mais c’est parce que je n’avais pas envie d’être embêté par l’informatique, que je déteste, ou par les expertises scientifiques pointues. Je n’étais pas à l’aise dans cet univers moderne car je suis plus intéressé par l’humain que par la technique. Je voulais donc m’amuser et me faire plaisir, sans contraintes, car pour moi les technologies tuent les rapports humains.

D’où vous est venue l’inspiration du dévoreur ? C’est une bonne question ! Peut-être parce que je suis un bon mangeur ? (Rire.) Mais je n’ai rien inventé, de telles histoires de « dégustation » de chair humaine existent. L’horreur est souvent plus réelle que la fiction et ces choses monstrueuses font partie de la réalité. Mais j’espère que je n’ai pas donné la nausée à mes lecteurs !

Pourquoi avoir choisi de mettre en scène un trio inséparable ? Je dirais parce que j’avais envie d’animer une bande d’amis. L’écriture est un exercice solitaire mais j’ai noué une grande amitié avec l’écrivain Alain Bertrand, aujourd’hui décédé. Nous échangions beaucoup et je voulais ressusciter ces connivences amicales. Il y a aussi un peu de moi dans chaque personnage mais je me retrouve assez bien dans le libraire bougon.

Propos recueillis par Éloïse Dewallef

Une petite histoire du roman policier belge

À côté de la pratique, Christian Libens a réalisé un ouvrage théorique sur l’histoire du roman policier belge, offert à l’achat d’au moins un des trois polars de la collection « Noir Corbeau ». De la « detective story » au roman noir, du « hard boiled » au roman à énigme, sans oublier le thriller et le roman criminel, ce livre passe en revue les caractéristiques, les différentes appellations, styles et écrivains qui ont marqué la littérature du genre en Belgique, du début du XXe siècle à nos jours. Depuis le premier roman policier belge paru en 1901, vous (re)découvrirez les grands noms de la littérature policière de notre pays, de Simenon à Stanislas André Steeman en passant par Patrick Delperdange, Barbara Abel, Nadine Monfils et bien d’autres encore !

E.D.

Publié le lundi 19 juin 2019

Retrouvez cet article d’Éloïse Dewallef dans le Soir mag du 19/06/2019 ou sur le site Internet.

Nos trois romans sont disponibles en librairie et sur notre e-shop.

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