« Les seins des saintes » : Découvrez les 3 premiers chapitres !

Découvrez les trois premiers chapitres du truculent roman de Christian O. Libens.

Chapitre 1

Où il nous est confirmé que Lili voulait aller jouer

Lili adore jouer à cache-cache. C’est la grande affaire de chaque promenade au parc de la Boverie. Elle trottine devant sa mère, encombrée par la poussette où s’agite son pleurnicheur de petit frère.
Arrivée la première à la roseraie, elle s’élance vers ses statues de vieux barbus. Tous ces morceaux de bonshommes en métal ou en pierre sont si comiquement coiffés ! Un jour, son père lui a expliqué que les bustes représentent des peintres qui ont vécu à Liège il y a longtemps. Le préféré de Lili a une drôle de tête et un drôle de nom : Richard Heintz, comme le ketchup. Elle se retourne. Sa mère s’est accroupie pour ramasser la tétine du bébé sous une roue. Lili bondit derrière le socle du vieux Richard. Ici, maman peut toujours la chercher ! Ça lui apprendra à ne se préoccuper que d’un marmot qui ne sait même pas parler.
Elle s’adosse à la pierre taillée, étend les jambes sur l’herbe. Elle aperçoit alors un bâton de rouge à lèvres sous un buisson de forsythias. Quel trésor ! Maman ne veut jamais lui prêter le sien.
Elle écarte les branchages, tend la main. Elle ne peut se retenir de pousser un cri écoeuré tant des mouches bourdonnantes lui couvrent brusquement le visage. Zut ! Maman a dû l’entendre. Ce serait trop bête de manquer ce rouge à lèvres !
Elle va saisir le bâtonnet quand elle voit une dame couchée sur le dos. Va-t-elle prendre Lili pour une voleuse ? Heureusement, la dame ne bouge pas, elle a dû s’endormir.
Un instant, Lili se détourne du cosmétique pour détailler la dame allongée. Son jeans blanc est tout taché de traces d’herbe et de terre, mais elle a relevé son tee-shirt sur sa figure. Ses nénés sont tout nus et bien plus gros que ceux de maman. Pourtant, il n’y a pas de tétons au bout, seulement deux coulées rougeâtres sur la peau très blanche. Quelques mouches s’enhardissent à y boire à nouveau.
Lili enfouit le rouge à lèvres au fond de sa poche. Il ne faut pas que maman le trouve

Chapitre 2

Où l’on découvre que Francis est surnommé Maigret et que Georges est Papa

— Salut Maigret !
— Salut Papa !
Georges Simon et Francis Dangé sont contemporains, mais le flic se plaît à donner du « Papa » au bouquiniste, rapport sans doute à sa barbe de patriarche et à ses malles coloniales sous les yeux. Il faut dire que surnommer « Maigret » un péjiste quinquagénaire resté au rang d’inspecteur depuis un quart de siècle est plutôt vache aussi, un truc du genre « couteau dans la plaie » ou « bottin de téléphone sur le crâne ». Ce qui ne les empêche pas de se retrouver sur quelques marottes communes, comme les Côtes-du-Rhône rouges, l’Histoire liégeoise et la « Simenomanie ». Sans parler des « cochonneries pour vieux gamins », selon l’appellation toute personnelle d’Indépendance, c’est-à-dire les bédés coquines en particulier pour le policier et les curiosa en général pour le libraire.
— Tu n’as rien reçu de nouveau ?
— Un bout de nappe en papier… Mais qui risque de te coûter une fortune !
— Fais voir quand même !
— Tu gagnerais même un salaire de divisionnaire que tu ne pourrais pas te payer ça ! Ou alors on fait un échange : ton original de Tillieux contre ceci… Georges lui tend un portefolio ouvert, solennel comme un prêtre brandissant le lectionnaire.
— Nom de Dieu !
Au feutre noir, Walthéry a agenouillé sa Natacha tout contre la statue de Maigret, statufié sur son banc près de l’hôtel de ville. L’hôtesse est nue, bien sûr, et le commissaire fume tranquillement sa pipe, malgré la gâterie qu’elle lui prodigue. Et ce galopin de Walthéry n’a pu s’empêcher de titrer son oeuvre « Ceci n’est pas une pipe, sais-tu, valèt ! »
— Belle pièce, Papa, mais elle ne mérite pas que je lui sacrifie ma planche de Tillieux…
— Même pas pour ce vrai trésor ? Tu rigoles, non ?

Chapitre 3

Où il est manifeste que la jouvence du vieux juge s’appelle Indépendance

Indépendance n’est pas en avance. Et elle s’en voudrait d’arriver en retard à la bouquinerie. C’est que Georges lui a promis de l’emmener au restaurant, chez l’ami Atza. Il lui reste encore à aspirer le tapis du salon puis à se rhabiller.
— Ne restez pas dans mes jambes, Monsieur le Juge, vous allez encore trébucher dans l’aspirateur !
— Si je suis trop loin de toi, ma beauté, je ne distingue plus bien tous tes charmes…
— Vous devez les connaître par coeur, depuis le temps que je viens faire votre petit ménage… Dites-vous plutôt que c’est une chance si vous y voyez moins clair, parce que mes fesses non plus ne rajeunissent pas ! Alors qu’Indépendance se penche pour brancher la prise de l’appareil, le vieux juge Delvoye s’exclame :
— Oh, mon Dieu, que c’est beau ! Merci, mon Dieu ! Rassure-toi, Indépendance, le temps n’a pas de prise sur ta formidable croupe, elle est toujours aussi magnifique !
Elle sourit à l’ancien magistrat comme s’il s’agissait d’un enfant. Il est vrai qu’il la considère avec une telle admiration, une telle tendresse aussi, que ses manies de pépère voyeur l’attendriraient presque.
Cela fait maintenant près de trois ans qu’Indépendance tient le ménage de l’octogénaire, depuis qu’elle a quitté le Matonge bruxellois pour s’installer à Liège. Et leur contrat est resté le même : elle rend visite à son employeur chaque jour à quatre heures de l’aprèsmidi, apportant le ravitaillement et s’occupant de son intérieur, moyennant quoi elle reçoit deux mille francs de gages pour deux heures de travail quotidien, en noir, bien sûr. Ce qui fait d’Indépendance la femme de ménage la mieux payée du Royaume, à ceci près que toutes les employées de maison n’officient pas vêtues seulement d’un court tablier de soubrette.

[…]

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