« La forêt au Congo est en grand danger » – Interview d’Alain Huart dans le Soir mag

Déforestation intensive, pression démographique, trafics : le « poumon vert » de l’Afrique souffre de toutes parts, comme l’Amazonie. Un enjeu climatique commenté par le spécialiste Alain Huart.

Alain Huart est coordinateur Agriculture Forêt pour le WWF en RDC. Le Congo, il le parcourt en tous sens au gré de ses nombreuses missions. Installé à Kinshasa depuis 1982, cet ancien médecin vétérinaire, spécialiste du développement rural, tire la sonnette d’alarme.

On parle beaucoup d’incendies massifs en Amazone, mais ce qu’on sait moins, c’est qu’au Congo, c’est presque aussi grave. Pourquoi ? En préambule, il faut d’abord rappeler qu’en termes de recyclage du CO2 émis par l’homme, l’Amazonie et le bassin Fleuve Congo sont les deux forêts les plus actives. Ces forêts tropicales sont très importantes, avant même les forêts de Sibérie, qui sont plus grands mais moins actives parce que les arbres sont moins grands et que les échanges carbonés sont dès lors moins importants. Ce sont les deux grands poumons de la planète qu’il faut absolument sauvegarder. En commençant par limiter la première menace : les incendies. En Amazonie, on brûle pour développer des cultures de soja ou d’huile de palme au sein d’espaces semi-industriels. Au Congo, c’est très différent : on trouve une multitude de petits agriculteurs qui, à défaut de posséder des engrais, mettent le feu à la forêt pour fertiliser le sol, de quoi nourrir leur famille et glaner quelques revenus. La forêt a engrangé de l’humus depuis des centaines d’années. Ils brûlent cette forêt pour y planter du manioc avec des rendements agricoles relativement intéressants et somme toute peu d’efforts, sauf couper les arbres. Ils utilisent cet espace durant deux ans avant de l’abandonner pour recommencer un peu plus loin. Comme il n’existe pratiquement pas de coupe-feu dans ces forêts, les feux débordent. Si vous regardez une carte satellitaire de la planète, vous verrez que l’intensité des feux y est plus marquée qu’en Amazonie. Mais on en parle moins dans les médias.

La communauté internationale s’en préoccupe-t-elle assez ? Oui, car le Congo est considéré dans les différents conférences climatiques comme un pays très important. On lutte contre sa déforestation. Ce pays est l’un des plus avancés. Il bénéficie de financements de la Banque mondiale, de l’Union européenne, de diverses coopérations bilatérales, des Nations unies. Mais il est immense et son échelle est un défi : toutes ces actions touchent à peine 5 à 10% du Congo. Les solutions existent. Mais les moyens financiers et les capacités d’encadrement ne sont pas à la hauteur de nos ambitions. Or, on doit viser un impact global significatif.

« Le danger est majeur »

Cette forêt se réduit-elle d’année en année ? Y a-t-il péril en la demeure ? Absolument. On peut évaluer les dégâts précisément, année après année. On estime le taux de déforestation à 1%. Cela veut dire que, d’ici une centaine d’année, si rien ne change, la forêt sera décimée. Des universitaires américains du Maryland jugent ce scénario très crédible. Le danger est majeur.

Qui détruit la forêt : les Congolais eux-mêmes, le gouvernement, certaines grandes multinationales ? La situation en RDC est différente de celle en Amérique latine ou même en Indonésie. Elle n’a pas connu une vague d’investissements de grande ampleur. Le feu est le fait des petits agriculteurs. Imaginez cinq millions de familles qui, chaque année, doivent brûler des espaces pour installer leurs champs. Inutile de culpabiliser, ces populations procédant ainsi depuis toujours. Il faut les encadrer en leur permettant de lancer des cultures d’hévéas, de palmiers, de bananiers ou de café, en les sédentarisant, sans agresser la forêt. Ces nouvelles pratiques réduiraient sensiblement la tendance actuelle à la déforestation. Quant aux grandes compagnies internationales, on ne peut pas les accabler. Le secteur forestier existe mais force est de reconnaître que la RDC a érigé des lois, avec des règles et des plans d’aménagement déterminés. Il combat l’abattage illégal, mais rappelons-nous le fléau du « bois énergie ». 93% de l’énergie consommée vient du charbon de bois. Il faut coûte que coûte diversifier le bouquet énergétique pour les 7 à 8 millions de familles qui, à Kinshasa, usent de ce « bois énergie », coupé à 300 kilomètres de la capitale.

Autre plaie, la chasse illégale… Elle concerne tous les animaux qui sont la cible du braconnage intensif. Le vocable a évolué : ceux qui abattent systématiquement les éléphants pour s’emparer de leurs défense en ivoire sont rangés dans la catégorie « criminalité faunique ». La population d’éléphants a diminué de façon drastique. Or, ces animaux sont fondamentaux pour la perpétuation et l’entretien de la forêt. L’éléphant est un jardinier ! Il mange des végétaux, des semences. Il se déplace et répand ce matériel végétal à d’autres endroits par ses déjections. La forêt peut alors repousser plus loin et ainsi de suite. Les pangolins, dont on consomme les écailles en Asie, sont aussi fortement touchés par la chasse. On en arrive à un stade inquiétant, avec une diminution importante de la biodiversité. : insectes, oiseaux, chimpanzés… la RDC a officiellement aboli ces commerces. Mais on en trouve sans doute encore sur certains marchés même s’ils sont frauduleux.

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Propos recueillis par Bernard Meeus

B. Meeus, « La forêt au Congo est en grand danger », Soir mag, Environnement, 14 septembre 2019, pages 28-29.

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