KIVU L’espoir

Ce roman est la suite de Kivu, du paradis à l’enfer. L’histoire de cette seconde partie se déroule de 1994 à 2014. La trame de fond est constituée des deux drames qui secouent la région depuis plus de vingt ans, et qui sont intimement liés : la guerre au Kivu et le génocide rwandais.

Des origines de la guerre au Kivu

Le drame qui se trame dans ce nouveau roman, Kivu, l’espoir, prend sa source au Rwanda et au Congo de l’époque coloniale. Après la défaite allemande de la guerre 1914-1918, le Ruanda-Urundi passe sous contrôle de l’Administration belge déjà bien implantée au Congo. De 1927 à 1956, le pouvoir colonial belge organise des transplantations successives forcées des Hutu et Tutsi du Rwanda pour les installer définitivement au Congo belge. Le but est de les faire travailler dans les plantations et les mines du Congo, notamment dans les zones de Masisi et Rutshuru au Nord-Kivu. À la traversée de la frontière, on leur retire l’identité du Ruanda-Urundi et ils reçoivent celle du Congo belge. Désormais régis par les mêmes lois que les autres indigènes de la Colonie, ces Hutu et Tutsi se retrouvent dans tous les organes de l’administration coutumière et administrative du Congo belge au Kivu. Entre-temps, au Rwanda, le clergé et de nombreux scientifiques redessinent l’occupation des peuples, suggérant que les Tutsi, arrivés dans la région des Grands Lacs vers le XVIIe siècle, seraient des citoyens moins légitimes que leurs compatriotes hutu. Les dix années qui précèdent l’indépendance du Congo (1960) vont exacerber ce clivage. Le colonisateur tente de garder la main sur son pouvoir en mettant en avant la classe hutu longuement opprimée, comme un miroir qui correspond étrangement à la fissure linguistique de la Belgique, l’ancienne métropole, pour des raisons comparables. Le pouvoir colonial a donc été l’instigateur du « clivage Hutu-Tutsi », classant les gens sur leur carte d’identité, sans imaginer ce qui se passerait plus tard, quand les indépendances de 1960 imperméabiliseront les frontières et tariront des flux migratoires qui avaient leur sens.

Pendant vingt-cinq ans (1966-1991), Mobutu fait diriger ses provinces, et en particulier la province du Kivu, par les non-originaires. Pratiquant une sorte de brassage permanent, il ne prend jamais les leaders locaux afin de ne pas les promouvoir dans leur région d’origine et les empêcher d’y organiser leur réseau. Au Kivu, il aime placer à la tête de la province des banyarwanda, des gens qu’il est certain de tenir « dans sa main », qu’il peut contrôler. C’est à partir de 1991, dans le contexte de la perestroïka et du démantèlement de l’URSS, qu’il oriente le pays vers le multipartisme. À partir de cette époque, et parce que les leaders locaux soutenus par la population dirigent la contestation contre son pouvoir, il est obligé de choisir les nouveaux dirigeants politiques parmi les originaires de la province qu’ils vont gouverner. Ce jeu de Mobutu favorise par exemple Nyamwisi, popularisé sous le nom de « l’enfant terrible de la perestroïka au Zaïre ». Les nouvelles élites, avec l’aval tacite du président, développent rapidement un tribalisme revanchard pour accaparer les richesses de leurs prédécesseurs. Le drame de la province du Kivu se noue sur cette ambiguïté : Mobutu, qui se prétend démocrate, ne cède pas un iota de son emprise sur les communautés locales. Ses dignitaires non plus ne veulent pas renoncer à leurs prébendes ; et quand ils sont finalement contraints de céder leurs postes, ils manœuvrent à travers les réseaux qu’ils ont réussi à mettre en place pour continuer à tirer profit du chaos et s’enrichir. Le pillage de Goma et de Butembo en 1991 par les militaires de Mobutu, les tracasseries et extorsions sur la population locale, le trafic illégal d’or, de diamant, de colombo-tantalite et le braconnage des pointes d’ivoire sont autant de preuves de cette déliquescence. En 1993, Mobutu militarise la région, encourageant les civils originaires, Hunde et Nyanga, aux massacres d’Hutu et de Tutsi dans le but de les chasser et d’accaparer leurs biens. Nyamwisi, la bête noire de ses rivaux du Nord-Kivu et autres dignitaires mobutistes, est assassiné en janvier 1993 dans son fief de Butembo. Le massacre de Ntoto, en mars 1993 dans l’ex-Zaïre, où dans le roman Justin perd sa mère et sa petite sœur, est ainsi le premier drame qui annonce plus de vingt ans de guerre au Kivu. C’est aussi le détonateur du génocide au Rwanda voisin. Selon MSF a lieu alors un véritable carnage : massacres sur les lieux de culte et dans des villages où des bandes armées coupent des ponts, incendient des cases et tuent : entre mars et mai 1993, il y a plus de vingt mille victimes et deux cent cinquante mille déplacés. Des soldats congolais en débandade et d’autres enfants perdus, comme « Justin », sont recrutés comme mercenaires par ceux qui peuvent payer, essentiellement des propriétaires d’élevage intensif ou de plantation ».

Des origines du génocide rwandais

Tout comme Joseph Désiré Mobutu, qui devint dès 1960 chef d’État-Major de l’Armée nationale congolaise (ANC) – le nouveau nom de la Force publique, l’armée construite par les Belges – Habyarimana fût le premier commandant suprême de l’armée rwandaise héritée de la Belgique. Habyarimana prend le pouvoir au Rwanda par un coup d’État en 1973, et c’est avec la méthode forte qu’il s’y maintient. Vingt ans plus tard, il radicalise son pouvoir, diabolise les Tutsi réfugiés hors des frontières, au Zaïre et en Ouganda. Le Rwanda traverse alors une grave crise économique : les recettes de l’État se contractent, réduisant la rente étatique du clan du président Habyarimana. Le prix mondial du café, qui s’effondre à cette époque, est un facteur déclenchant d’une crise symptomatique du déséquilibre entre densité de population et ressources locales exploitables, peu abondantes au Rwanda. Dans ce contexte, le « hutu power » du clan Habyarimana propose au peuple hutu la persécution des Tutsi comme exutoire à la crise, un péril qui ravive le communautarisme des Rwandais exilés depuis plus de vingt ans au Zaïre et en Ouganda. Ouganda où un certain Paul Kagame a su se rendre indispensable au nouveau chef d’État ougandais, Yoweri Museveni, qui a la faveur des États-Unis. Dans le clan Habyarimana, les idées d’extermination font leur chemin et la minorité tutsi est bien consciente du danger. Une nouvelle force, l’Armée patriotique rwandaise (APR), se constitue en Ouganda dès 1990. Cette nouvelle armée tutsi, bien organisée en Ouganda, bénéficie de l’appui d’instructeurs américainset rassemble les exclus d’hier en exil. Le clivage des communautés et des pays africains se situe aussi sur fond de lutte d’influence entre la France et les États-Unis pour leurs intérêts en Afrique. Cette lutte est particulièrement visible au Rwanda. L’objectif des exilés est d’aller investir le Rwanda par la force. Leur première tentative manque sa cible, car l’armée française et les troupes d’élite de Mobutu leur barrent la route au nord de Kigali. Le cessez-le-feu signé à Arusha le 4 août 1993 met provisoirement fin à la crise « Hutu-Tutsi » au Rwanda. Mais cet accord n’est qu’un écran de fumée qui masque la montée en puissance de la violence. La Belgique, ancien pouvoir colonial, fournit le noyau dur du contingent de deux mille cinq cents Casques bleus. Choix de mauvais augure, cette décision ne respecte pas la règle élémentaire qui prévaut de ne jamais faire appel, pour une telle force, à un État ayant ou ayant eu des intérêts marqués dans la région. De son côté, diabolisant la menace que constitue le Front patriotique tutsi (FPR) et son bras armé (APR) en Ouganda à la frontière nord, le « hutu power » d’Habyarimana prépare une guerre d’extermination : les effectifs de l’armée gouvernementale rwandaise (FAR) passent de huit mille à trente-cinq mille hommes ! La France, qui appuie le régime d’Habyarimana, laisse faire la distribution massive de Kalachnikov et de machettes : des importations d’armes sont pilotées par des affairistes bien connus de l’Élysée ou du Quai d’Orsay. La France, la Belgique et les États-Unis ferment les yeux, classant les rapports accablants dans les tiroirs. Le mandat de la MINUAR permet théoriquement à ses soldats, les Casques bleus, de faire usage de leurs armes, mais ils reçoivent, sur le terrain, des instructions pour rester inactifs.

Alain Huart

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