« Jeux de maux, jeux de l’égo » – Le Carnet et les Instants

Le roman de Luc Templier est au cœur d’une nouvelle publication dans Le Carnet et les Instants.

« Les derniers jours du Moi en sont confis. C’est une apothéose du je pour le non-nommé Personne. Celui-ci écrit son anamnèse, reconstituant sur le conseil de son psychiatre, l’histoire pathologique de sa maladie : « Mal dans ma peau ? C’est peu dire ! Surtout mal dans ma peau de mâle. Imbu de ma personne, j’avais la gueule de bois », la gueule de moi.

L’ego est hommenivore, Docteur.

L’acide lucidité du narrateur tient à exprimer dans les « Motsmaux » de ses « Amoiements » la légèreté et l’humour de sa situation. C’est qu’elle est grave, qu’il est en danger. Pour se débarrasser de soi, il doit se mettre à nu. Littérairement et littéralement. Dans ce processus intérieur lent, c’est pris de priapisme en place publique que Personne est embarqué en maison de santé ; auteur et créateur d’« Un JE de hasard. Un JE de dupe. Un drôle de JE de rôle. »

Comme dans une cible, je passais d’anneau en anneau,
toujours plus étroit, croyant à chaque pas atteindre mon centre

L’aventure devient un essai philosophique non identifié. Luc Templier rappelle l’universalité du moi et raconte, à partir du chemin d’un fou qui peut être un génie, la voie possible d’une douloureuse libération de soi, d’une nécessaire implosion du moi pour une jouissive explosion de joie. Car Personne découvre le bonheur dans son malheur d’être un homme. Pour s’en sortir, il a un grand projet, son Grand Œuvre, vers lequel il conduit le lecteur.

J’ai la certitude, Docteur, que le bonheur d’une vie
se joue sur quelques secondes sensibles, tendues comme l’éternité

Personne s’imagine à « l’heure de la grande vacance du Moi. Le bout du mensonge. La fin du feint. » Égocentrystérique, il se demande « Jusqu’où faut-il descendre ? Dans quels bourbiers scintille le feu sacré de l’homme ? » Réduit à mendiant néant, se saisissant de la vacuité du vide, « sans toit ni Moi », il découvre tel Diogène de Sinope, le dégoût et le mépris de ses semblables, s’exaltant :

Si vous accueillez cela, si vous l’accueillez vraiment, quelle convalescence !

Unique et ineffable, ce que vit Personne ressemble à ce que le néoplatonicien Plotin (205-270) dit de l’expérience mystique : le moi se perd, il n’est plus rien, ni esprit ni corps, il y a rupture. Pourtant c’est à la fois une expansion et une impression d’intensification du moi. Le moi sort de ses limites et se dilate dans l’infini. Il se perd dans quelque chose qui le dépasse totalement.

J’étais immergé en permanence dans cette sorte de béatitude sans nom, subtil équilibre de yin et de yang, sans trop de mâle, sans forme, sans début ni fin, sans espoir, parce que sans regret, que j’appellerai « Éveil », faute de mieux.

Cependant, cet état ne peut être qu’inattendu parce que pur ; non désiré. Mais alors, quel est donc ce grand projet, le Grand Œuvre en Personne ? »

Tito Dupret

Retrouvez cet article sur le site du Carnet et les Instants.

Les derniers jours du Moi est disponible en librairie ainsi que sur notre site Internet.

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