Ils ont traversé l’Afrique à pied – L’appel

Une marche de trois mille cinq cents kilomètres en Afrique de l’Ouest pour aider à comprendre ce qui sépare, mais aussi ce qui unit. Marie Jadoul et François Genot ont réalisé un vrai travail d’anthropologie spontanée.

Nous avons vécu vingt-quatre heures sur vingt-quatre à deux pendant tous ces mois. Si on ne tient pas compte des nuits, nous venons d’être ensemble pendant autant de temps que ce que partage sans doute la moyenne des couples sur une période de dix ans. Nous avons toujours marché à portée de vue et dormi dans une tente de 2,20 m sur 1,26 m. Deux êtres différents partageant des environnements identiques pendant des mois.

Pendant huit mois, en 2012-2013, Marie Jadoul et François Genot ont traversé à pied neuf pays de l’Afrique occidentale. Ce voyage, auquel ils pensaient depuis longtemps, ils l’avaient préparé pendant un an. Ils ressentaient une envie de liberté totale à une période de leur vie où ils n’avaient pas encore d’engagement familial. Pour le matériel, il leur a fallu s’alléger au maximum, au point de ne prendre des cartes géographiques (parfois très imprécises) que la partie relative à leur parcours. Côté nourriture et logement, ils ne voulaient pas être une charge financière pour leurs hôtes. Ils leur remettaient donc une participation, ou aux grands-parents de la famille ou au chef de village. Ils voulaient absolument éviter tout rapport mercantile, leur expliquant qu’en Belgique, quand on est reçu par des amis, on apporte des fleurs ou un livre.

RENCONTRER LES POPULATIONS

Après Pascale Sury et Jonathan Bradfer (voir L’appel de janvier 2019), voici donc un autre couple qui a décidé de tout quitter et de partir à l’aventure. Ancienne avocate, Marie Jadoul est devenue conseillère-directrice adjointe de l’Aide à la jeunesse en Fédération Wallonie Bruxelles. Elle est également assistante à l’UCL. François Genot est juriste et, après avoir été lui aussi avocat, il est aujourd’hui gestionnaire de projets. Leur périple, ils l’ont fait exclusivement à pied parce que cela permet, mieux encore qu’à vélo, d’aller plus fréquemment à la rencontre des populations.

Ils se sont aussi perçus plus intensément. « Percevant les choses différemment, nous avons continué à découvrir le monde de l’autre, sans rupture avec l’intensité à laquelle oblige la proximité permanente, expliquent-ils. Un voyage dans l’univers fascinant de l’autre, avec ses émerveillements, ses déceptions, ses peurs, ses audaces, ses certitudes, ses doutes, ses limites, ses forces insoupçonnées, ses douleurs, ses tristesses, ses joies. Par moments, nous nous surprenions à avoir un mode télépathique de communication. Sans entendre un mot, sans apercevoir la moindre mimique, nous pouvions de plus en plus souvent deviner l’état d’esprit de l’autre. »

UN NOUVEAU REGARD

Durant ce voyage, ils se sont confrontés à d’autres façons d’envisager le temps, la vie, la mort, le pouvoir ou les traditions. Ainsi que le rapport à la nature, l’organisation sociale, la religion ou les rapports hommes-femmes et jeunes-vieux. Leur traversée s’est déclinée en trois phases : des longues marches seuls, chacun à son rythme, avec l’autre toujours en vue ; en couple ensuite ; et enfn des moments de vie communautaire intense dans les villages. Ils ont été frappés par l’accueil bienveillant et chaleureux d’une population qui ne voit jamais passer de Blancs à pied. Leur arrivée était à chaque fois vécue comme une fête, les habitants ouvraient leurs habitations, tuaient un animal pour le repas…

Ils se souviennent : « Alors que nous approchons de Kafuta, en Gambie, une voix d’homme nous hèle : “Come in, fve minutes.” Alhati Jeng est en train de faire ses ablutions. Il nous installe sur la terrasse de sa maison, où il nous rejoint après sa prière. Il est instituteur et nous parle de son métier. Il sait que l’éducation joue un rôle essentiel pour son pays et s’attriste du manque de moyens… Lorsque nous acceptons de passer la nuit dans la famille, les enfants nous font la fête. Sa femme, également enseignante, nous sourit. Nous installons la tente sous le manguier. »

Un autre souvenir : « Par l’intermédiaire d’Ousmane, notre traducteur, nous expliquons aux hommes notre parcours. Le chef du village nous sourit : “Vous avez quitté chez vous pour arriver chez nous. Soyez les bienvenus !” Soudain surgit une moto : ce sont monsieur Keita et le jeune motard que nous avons croisés peu avant qui arrivent par surprise. La jeunesse du village a décidé de sacrifier une chèvre et de faire griller de la viande pour fêter notre venue. Nous sommes honorés et profitons de cet instant de fête aux côtés de monsieur Keita et des villageois, au coin du feu rassembleur. Face à une telle générosité et à une telle application à faire en sorte que des étrangers se sentent chez eux, même à l’autre bout du monde, nous prenons une gifle supplémentaire. »

IMMENSE OUVERTURE

Que leur reste-t-il de cette aventure ? Une curiosité plus aiguisée, une persévérance et une sérénité nouvelles. Une plus grande confiance dans l’être humain, ainsi qu’une forme d’esprit critique. Marie Jadoul et François Genot ont aussi acquis une autre vision de l’Afrique.

Par exemple, que des funérailles puissent être une fête est pour eux un questionnement par rapport à la conception occidentale de la vieillesse, de la mort et du deuil. Ce périple, ils l’ont vécu comme une immense ouverture, un voyage intérieur et même… un mariage symbolique ! Marie explique qu’elle s’est mariée avec François le 15 octobre 2012, au moment de monter dans l’avion (un aller simple). Pour lui, c’est un long mariage qui s’est déroulé pendant les huit mois de leur marche.

Ils notent combien l’Afrique peut être instructive. Ils ont par exemple découvert que le recyclage est bien plus avancé là-bas qu’ici. Ce qu’il faut pourtant nuancer, dans la mesure où le rêve de pas mal d’Africains reste de posséder une grosse voiture et une villa. Ils ont aussi apprécié l’aspect intergénérationnel qui permet de créer des amitiés avec d’autres générations que la sienne. Juristes de formation, ils ont également approché la justice de proximité rendue par les chefs de village et très respectée par la population. Une belle réflexion pour la justice belge ! Au terme de leur traversée, ils ont été accueillis, pendant six mois, dans une famille à Lomé. Celle de Kalvin Soiresse Njall, qui préface l’ouvrage qu’ils ont écrit au cours de ce moment d’immersion dans la société togolaise, à partir de notes prises dans de petits carnets pendant le voyage. Et ils en ont profité pour inviter leurs familles à les rejoindre. L’envie de repartir les titille déjà. Ils pensent refaire le même périple dans quinze ans, cette fois avec leurs enfants nés après leur retour, Paula et Arthus.

Thierry Marchandise

Article paru dans L’appel, n°417 (mai 2019), https://magazine-appel.be

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