Eau à la bouche et mise en bière ! – Le Carnet et les Instants

Morts sur la Sambre sous l’œil critique de Philippe Remy-Wilkin.

Comme toujours à cette heure matinale, les abords de l’écluse de Landelies étaient déserts. Dans leur haute maison dont deux fenêtres laissaient passer une lumière jaunâtre, chaudement tamisée par des filets de brume, l’éclusier et sa famille terminaient probablement leur petit déjeuner, mais nul bruit ne filtrait au-dehors.

Dès l’entame, un récit bien écrit et atmosphérique. Un suspense efficacement campé. Qui nous installe dans la foulée de Jean-Régis de Chassart, un magistrat, quand il s’ébroue le long d’un chemin de halage des bords de Sambre, se lance dans son jogging bihebdomadaire, croise un traquenard aux limites du fantastique, lutte contre la noyade et d’énigmatiques agresseurs :

À cette pensée, il se révolta. Il mobilisa l’énergie qui lui restait pour peser de toutes ses forces sur son pied droit qui avait enfin trouvé un appui.

Le roman a débuté comme un thriller mais glisse rapidement vers un récit policier plus traditionnel. Dans la foulée d’un enquêteur de fortune, Stanislas Barberian. Cet expert en livres anciens, dans le cadre de ses activités bibliophiles, se trouve attablé chez Oscar Lambermont, un procureur carolingien, à deux pas du site où de Chassart serait mort noyé… accidentellement.

On le devine, une balade digestive, la curiosité… Et le bouquiniste de découvrir un indice singulier (un couteau de plongée sous-marine) qui a échappé aux investigations policières.

La suite ? L’appétit vient en mangeant ou en fouinant. Lambermont, gêné aux entournures par la gestion officielle, l’inefficacité de ses troupes ou la pression de la presse, va convaincre Barberian de ne pas trop s’éloigner, l’inciter à creuser plus avant son sillon Marple/Poirot, le diriger vers des témoins. Ce qui ne va pas plaire aux professionnels. Mais justement. Après avoir démontré la réalité d’un assassinat, Barberian s’étonne du peu d’allant desdits policiers. S’interroge sur les dessous du crime, les connexions suspectes entre certains membres de la justice et la pègre locale. Le laissera-t-on opérer à sa guise ?

La trame criminelle se faufile le long de la Sambre et dans la région de Charleroi, de l’univers de péniches et des écluses à celui des boîtes de nuit glauques ou des braqueurs, des réminiscences lorgnent vers des affaires judiciaires de sinistre mémoire (dossiers Dutroux, Cools ou Tueurs du Brabant), des portraits psychologiques (suspects ou témoins, acteurs juridiques) et des trajectoires/dérives de vie s’esquissent avec adresse.

Ce livre se lit avec aisance du début à la fin. Rappelant les aventures policières gouleyantes et les détectives savoureux mis en scène par Alain Berenboom (chez Genèse) ou Iain Pears (chez 10/18) dans des sillons secondaires (car moins intenses/investis) de leurs œuvres.

On appréciera, ou pas, à quel point Francis Groff pose solidement/confortablement les fondations de l’enquête en juxtaposant en galerie des présentations biographiques des divers protagonistes. Le récit en acquiert de la clarté voire la caution littéraire du roman de mœurs/psychologique, mais la progression, en son registre proprement policier, s’en trouve coincée dans un faux rythme.

On applaudira plus globalement ce qui est tenté par Weyrich, l’éditeur : créer une collection de récits policiers/thrillers écrits par des Belges pour des Belges ! Enfin ! Notre quotidien, nos paysages et nos réalités inscrits dans des récits construits, de véritables intrigues !

Philippe Remy-Wilkin

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Morts sur la Sambre de Francis Groff est disponible en librairie et sur notre site.

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