« Bastogne la légende » dans les Annales 2018 du Cercle historique Rendeux-Marche-en-Famenne-Hotton

Ancien étudiant en journalisme à l’IHECS (Bruxelles), Jean-Marie Doucet (1946-2016) fit carrière au quotidien Vers l’Avenir et mit à profit sa « fibre historienne » non seulement dans ses activités professionnelles, mais dans ses nombreux engagements.

Son mémoire de fin d’étude avait pour sujet Le culte de Saint-Hubert, ce chasseur visionnaire. Toute sa vie, le journaliste n’a cessé d’étudier la figure du saint et de son culte répandu en bien des pays du monde. En 2011, il publie son remarquable Hubert d’Ardenne. Histoire d’une légende universelle (Bastogne, Musée en Piconrue) avec une documentation iconographique de première qualité et des notes dont il n’a pu faire état que des principales, promettant aux lecteurs de mettre à disposition sur internet le reste de sa riche moisson.
Son deuxième sujet de prédilection, présenté ici, fut Bastogne à la fin de la seconde guerre mondiale. Une nouvelle fois, il s’est montré éclairé dans le partage à faire entre les faits historiques attestés et présentés dans leurs justes dimensions et la légende créée par les Américains après la bataille de Noël 1944. Avec une excellente documentation américaine et européenne (cfr les notes p. 219-231), il a pu faire la part des choses et montrer la construction entreprise par les Américains, « créant » la légende et la transformant progressivement en un véritable « mythe » à la gloire des États-Unis, de ses valeurs démocratiques, de son armée et de ses Gl’s. Malheureusement, Jean-Marie n’a pu voir la publication de son ouvrage avant de mourir. Ses amis se sont donc chargés de faire aboutir ce beau projet. Un tel travail serait digne d’être présenté comme thèse de doctorat!

Mais ce n’est pas tout. J.-M. Doucet a été un des co-fondateurs du Musée en Piconrue de Bastogne (Ethnologie, Légendes, Art religieux et Croyances en Ardenne et Luxembourg) avec André Neuberg comme pilote. Chaque année l’équipe choisissait un sujet historique qui faisait l’objet d’une exposition et d’un volume de référence. Un audio-visuel de qualité était présenté aux visiteurs, composé par J.M. Doucet tant pour les photos que pour le texte. Celui-ci était également proche du Cercle historique de Marche-Hotton-Rendeux.

Le premier acteur de la création de la « légende » de Bastogne est la presse américaine parlée et filmée avec ses reporters, photographes, cinéastes et correspondants de presse (notamment le cinéaste R. Capa et le reporter de guerre Ernest Hemingway, le célèbre romancier). Elle concerne la bataille du 17 au 30 décembre 1944. Certes, les 18000 Gl’s de McAuliffe ont été courageux, mais il ne faudrait pas oublier le 3e corps d’Armée du général Patton venu en renfort à partir du Sud. Il ne faudrait pas non plus oublier les affrontements devant Saint-Vith, face aux crêtes d’Elsenborn, et dans la vallée de l’Amblève (Stavelot). De plus, la seconde bataille de Bastogne (30 décembre 1944 au 15 janvier 1945) n’a pas été moins importante. Comment alors expliquer cette fixation sur les événements de Noël et son commandant McAuliffe ? Sans doute en raison de l’échange, le 24 décembre, entre le Commandant allemand suggérant la « reddition honorable de la ville encerclée » et le Commandant américain McAuliffe dont la réponse a été immédiate et cinglante: « Nuts ! » (p. 122). Ce refus est beaucoup plus qu’un simple « No » ; le mot d’argot, méprisant et injurieux, qui signifie littéralement « Noix », c’est-à-dire une réalité inconsistante, peut se comprendre aussi comme « Allez au diable! » ou « Bande de cinglés! ». Il n’en fallait pas plus pour qu’immédiatement la légende s’empare de ces faits d’armes et focalise sur McAuliffe et ses hommes. Bastogne était en passe de devenir la Nut’s City. Après la guerre, les USA et leurs présidents successifs ont entretenu la mémoire de ces faits de guerre, devenus exemplatifs. Ils ont rappelé la bataille de Bastogne en divers moments critiques comme la crise de Berlin, la guerre du Vietnam, celles de l’Irak et de l’Afghanistan, etc. Un véritable « roman national » allait se mettre en place et plus rien ne pourrait l’arrêter. Il a bénéficié de multiples publications de type historique, de témoignages, d’ouvrages politiques, de romans, de BD, de la publicité, d’œuvres cinématographiques et de la télévision.

Bastogne était devenue le symbole de la résistance américaine en Ardenne, des valeurs morales des USA, de l’héroïsme de simples soldats, en un mot de la victoire du Bien sur le Mal. La construction du Mardasson en 1950 et les visites régulières des Américains, et plus récemment la création du Bastogne War Museum ont répondu à cet enthousiasme du Nouveau Monde. Ce récit avec sa documentation photographique de premier plan est un bel exemple de critique historique qui mérite l’attention des lecteurs.

Un article signé André Haquin pour les Annales 2018 du Cercle historique Rendeux-Marche-en-Famenne-Hotton.

« Bastogne la légende » est disponible en librairie et sur notre e-shop.

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