Aimer d’amitié – Le Carnet et les Instants

Le roman de Jean-François Füeg est au cœur d’une nouvelle publication dans Le Carnet et les Instants.

L’amitié est un sentiment universel. Elle élève l’âme, cette immatérialité à la fois solitaire et solidaire. Ainsi, l’amitié est peut-être la moitié de l’âme. Elle est un alter ego, un autre que soi, égal et juste, une possible libération de l’esprit et du corps. Elle est intangible et pure, comme l’amour. Elle est irrationnelle et non reproductible. Elle est donc immorale, car on ne peut aimer tout le monde de la même manière. Or la morale doit s’appliquer à tout être humain, dixit Kant. Rutebeuf s’en fout.

Que sont mes amis devenus / Que j’avais de si près tenus / Et tant aimés

Dixit Machiavel : « Les hommes hésitent moins à nuire à un homme qui se fait aimer qu’à un homme qui se fait craindre ; car le profit rompt les liens d’amitié, tandis que la peur d’un châtiment ne s’efface jamais. » L’amitié est dès lors fragile, conjecturale et c’est son paradoxe : on la voudrait solide à toute épreuve, certaine, pour ne pas dire absolue.

Notre été 82, le récit de Jean-François Füeg, réfléchit à tout cela, car pour lui, l’amitié est morte il y a quarante ans, pendant l’été 82. Il se souvient de tout et de tous. Ses potes, ses copains, les soirées, la bande originale et sa tribu, notamment du mouvement de jeunesse. Il raconte sa faim d’un ami, sa soif en cet idéal poursuivi, un peu malgré lui, toute sa vie…

J’avais transféré mon trop-plein affectif sur ces types-là et quelques autres. Il me semblait qu’avec eux il était possible de construire une relation que, faute de mieux, je qualifiais de « profonde » ou « vraie ». (…) Cette utopie m’a poursuivi inconsciemment, jusqu’à l’âge adulte.

Le récit passe en revue le prénom de tous et les circonstances qui ont fait qu’aucun n’a traversé sa vie de part en part ; partis pour de nouvelles aventures. Ce n’est la faute de personne, pas même la vie. Quoique l’amitié, c’est peut-être la vie. Elle n’en serait pas un satellite, elle en serait la chose-même, et par là une fatalité, une réalité mortelle, naturelle. Ceci rejoint son caractère universel. Elle existe partout, toujours. Rutebeuf en doute.

Ils ont été trop clairsemés / Je crois le vent les a ôtés / L’amour est morte

Au moment de lire les souvenirs de l’auteur, pas exhibitionniste du tout, particulièrement pudique au contraire, le lecteur se reconnait dès la couverture du livre : une photo passée et chaotique de cinq amis, bras et jambes dessus dessous. Il ne faut pas fouiller beaucoup pour trouver chez soi une prise de vue similaire, décolorée d’adolescents échevelés. Et puis, le récit est si fluide, l’écriture si claire et sincère qu’on voudrait se mettre à raconter aussi.

C’est évident, l’auteur et le lecteur ont vécu, à leur façon et peu de choses près, les mêmes doutes, les mêmes joies, les mêmes déceptions. Les détails changent, mais le résultat est identique. Ils font les anecdotes, le centre de la vie de chacun, mais le drame est partagé par tous. C’est cela qui rend le récit de Jean-François Füeg à la fois unique et universel, attachant et résonnant. Il interpelle forcément et il interroge sûrement. Rutebeuf aussi.

Ce sont amis que vent me porte / Et il ventait devant ma porte / Les emporta

Finalement, l’auteur parvient à expliquer l’amour et l’amitié, leur finitude, leur congruité irrémédiablement égoïste : « Je n’aimais pas C., j’aimais aimer. »

Et être aimé.

Tito Dupret

Retrouvez cet article sur le site du Carnet et les Instants.

Notre été 82 est disponible en librairie ainsi que sur notre e-shop.

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